Interview : Philippe de Pierpont

On 12/01/2016 by Nicolas Gilson

Après avoir révélé Erica Sainte dans ELLE NE PLEURE PAS, ELLE CHANTE, Philippe de Pierpont permet à Martin Nissen et à Arthur Buyssens de crever l’écran dans WELCOME HOME. Les deux comédiens y jouent des adolescents qui fuient leur famille et leur réalité, et se demandent s’il n’y aurait pas moyen de s’extraire de la comédie humaine, d’oublier les conventions et de vivre leur jeunesse en dehors des obligations sociales. Présenté en compétition officielle au 30ème FIFF de Namur, WELCOME HOME y a décroché une Mention Spéciale du Jury. Rencontre.

Quel a été le moteur qui a suscité l’envie de réaliser WELCOME HOME ? - Au niveau anecdotique,  je suis tombé sur un entre-filet d’article : « deux gars se sont enfuis d’un centre de redressement trois mois avant la fin de leur peine, ils se sont faits rattrapés et ils sont maintenant en taule pour un bon bout de temps ». En fait, ils avaient squatté des maisons et séquestré des gens pour vivre à leur place. Ils avaient fini par tuer deux retraités. Quand on leur a demandé pourquoi, (ils ont répondu) on voulait voir comment les gens vivaient. Ça m’a vraiment interpellé. Il y avait quelque chose à creuser. Au début, ils regardaient juste par les fenêtres pour voir comment les gens vivaient. De voyeurs, ils se sont dit pourquoi ne pas passer de l’autre côté de l’écran. Plutôt que regarder les gens vivre, on vit à leur place. C’était comme du cinéma. Je vais au cinéma, mais si c’est moi qui fais le film, je passe de l’autre côté de l’écran. Ils faisaient la même chose que moi.

Projection ' Welcome Home' de Philippe de Pierpont

Ça m’a aussi interpellé parce que, une partie de ma vie, j’ai squatté des maisons vides. Quand j’étais en vacances et que je n’avais pas d’argent. Plusieurs fois j’ai squatté des maisons. La scène où Arthur répond au téléphone, j’ai vraiment fait ça. J’ai vraiment répondu au téléphone, j’ai vraiment laissé un message. Dans une autre maison il y avait une partie d’échec qui n’était pas finie, je l’ai continuée. J’étais très discret, même s’il manquait des choses dans le frigo, et je laissais une petite trace.

On retrouve comme thématique connexe la relation au père qui semble vous tenir à coeur. - Il y a la relation à la famille ou, en tout cas, au sein de la famille où l’on n’a pas sa place. Arthur est détruit par son père qui le prend pour un imbécile alors qu’il ne l’est pas. L’autre, c’est plus complexe, c’est plus pervers : il pense qu’il n’est pas aimé parce qu’il avait toute la place et qu’il doit partager. On a tous une famille et on a tous une place – qu’on s’est trouvé et que la famille nous a donnée, à un moment donné, on est coincé dans cette place et c’est pour ça qu’on quitte la famille. Quand on quitte la famille, on grandit parce qu’on découvre d’autres aspects de qui on est. On n’est plus figé dans le regard des autres.

Qu’est-ce qui vous intéressait le plus dans cette dynamique « initiatique » ? - Au fur et à mesure des versions de scénario, je me suis rendu compte que le plus important pour moi c’était l’idée de l’audace. Si on mène une vie sans audace, on rate sa vie. Je n’ai pas de jugement pour ceux qui mènent une vie pépère et qui aiment bien ça, qui y trouvent leur espace de liberté. Mais j’ai un crédo et je dois vivre comme ça sinon je tombe malade. C’est l’audace qui guide ma vie. Si on ose vraiment, on outrepasse sa zone de confort et on prend des risques. Et si on ose prendre des risques, on découvrent plein de choses qui vont nous enrichir. C’était la chose essentielle que j’avais envie de partager : tout est possible si on ose prendre des risques.

Oser quitte à se tromper. - Les deux personnages du film se trompent. Ils se trompent de chemin « alla grande ». Il se plantent complètement. Mais c’est pas grave. C’est grave sur le moment et pour les gens qu’ils rencontrent autant que pour eux, mais le plus important c’est qu’ils ont osé se tromper.

Welcome Homme

Vous accordez dans le film une grande place aux photographies. Pourquoi ? - Je prends beaucoup de photos, j’adore ça. A chaque moment de la trajectoire de l’expérience de vie de ces personnages, c’est une manière de prendre de la distance. Par exemple, pour moi la plus belle scène du film c’est celle où ils projettent les diapositives sur leur corps. Ça commence par des images assez anecdotiques et ça se termine par des nus, on rentre dans l’intimité de cette famille. Ils violent l’intimité de cette famille et il se l’approprient en se la tatouant quasiment sur leur corps. Il n’y a rien de plus intime que ça, et des gens se la colle sur leur peau. C’était le sommet ultime de l’appropriation de la vie des autres – même si après ils vont plus loin. En plus je n’ai jamais vu ça au cinéma – peut-être que ça existe mais je ne l’ai jamais vu. Je me disais que ça allait vraiment être quelque chose de fort. (…) Quand Bert prend des photos, il s’approprie à nouveau la vie du gars. Mais il fait sa propre expérience à travers ça. Ce sont des sortes de mises à distance existentielles assez incroyables.

Le film présente de nombreuses ellipses. C’était déjà présent au scénario ou est-ce que ça a été un travail au montage ? - Le scénario était très elliptique et c’est ça qui fait que c’est un road-movie tout à fait paradoxal. C’est un vrai road-movie parce qu’ils décident de fuir le cocon familial et de fuir sur la route sans but à part partir – le but fantasmatique est de partir au bout du monde. Finalement, ils ne sont pas beaucoup sur la route, ils s’enferment beaucoup dans des maisons. Dès le scénario, je n’avais pas envie de faire de longs plans, EASY RIDER en Ardennes… Les moments d’enjeux ne sont pas sur la route. C’est quand ils pénètrent dans les maisons et qu’ils tentent de faire l’expérience de la vie des autres. L’ellipse était donc un dispositif d’écriture qui est venu assez naturellement.

Dans leur fuite, Bert et Lucas restent à proximité de leur point de départ. Ils tournent en rond. - C’est de nouveau le paradoxe de ce road-movie. Ils fantasment d’aller au bout du monde mais ils tournent en rond dans leur petite province. On sent qu’ils ne s’éloignent pas de chez eux, mais l’important c’est qu’ils ne soient plus chez eux. Et puis, à deux sur un 50 cc, il va falloir faire beaucoup de pleins. (rires) Le lieu participe de l’ambiance du film. Je voulais qu’il y ait une très grande cohérence plastique et esthétique. Je savais qu’il y aurait peu de plans d’extérieur.

Welcome-Home_Arthur-Buyssens

Comment se sont portés vos choix de casting sur Arthur Buyssens et Martin Nissen? - Il est resté cinq personnes tout un temps. Cinq personnes vraiment bien en qui je croyais. Et ces deux là ont émergé, pas nécessairement parce qu’ils étaient meilleurs que les trois autres mais parce qu’ils correspondaient (aux personnages). Arthur correspondait parfaitement à Bert, j’avais rien à changer, presque rien. Pour le rôle qu’incarne Martin Nissen, ça n’allait pas du tout en fait. Je lui ai demandé au casting de me jouer les deux rôles et il m’a bluffé les deux fois. Mais ça ne correspondait pas du tout à ce qui était écrit au scénario. Donc j’étais emmerdé. Je lui ai dit que je ne le prendrais pas parce qu’il était trop décalé. Mais ça me trottait en tête, je l’ai rappelé et je lui ai dit : « Martin, je m’excuse, je me suis trompé. Si tu es encore d’accord de jouer (dans) le film, je réécris le rôle pour toi ». Il avait trois ans de plus que le rôle et on sentait une maturité que le rôle ne demandait pas. J’ai réécrit le rôle et j’ai bien fait parce que du coup le film est beaucoup plus intéressant. Comme ils sont plus proches, c’est plus intéressant que dans les versions précédentes où le « jeune » était plus manipulé par le « grand ».

La musique est signée Pierre Kissling. Comment avez-vous travaillé cette orchestration ? - C’est la première fois que Pierre Kissling faisait de la musique pour le cinéma. Je lui ai dit que je voulais de la vraie musique, originale, et qu’elle joue avec le son du film. C’est quelqu’un qui aime vraiment bidouiller le son et donc il était très heureux de cette optique. Je lui ai fait écouter les musiques de références et il a fait un boulot d’enfer. J’étais convaincu que je devrais me battre avec lui au niveau des exigences pour que ce soit aussi bien que les musiques de référence. Et ce qu’il m’a proposé était chaque fois plus juste. J’étais sur mon cul. Il a senti les enjeux intimes, cachés de chaque scène, de chaque moment. La musique était tellement fine.

Le film a changé de titre au cours des phases de production. Pourquoi ce choix final de WELCOME HOME ? - Il y a eu trois titres. Le premier, c’est PARASITES que j’adore car il est très provocateur. Puis je me suis dit que pour ceux qui ne connaissaient pas l’histoire ça allait biaiser la vision des personnages. Je savais que je devrais l’abandonner un jour ou l’autre. Avant le tournage on a trouvé BEE LUCKY qui sonnait bien aux oreilles francophones et qui représente le nouveau nom que les personnages se donnent en abandonnant celui que leurs parents leur ont donné. C’est un symbole de changement, de rupture avec leur passé. Mais des anglophones m’ont ri au nez en me demandant si c’était un film de boyscouts avec une totémisation « abeille chanceuse ». On m’a montré les images sur google correspondant à « bee lucky » et les dix premières, c’étaient des bilets de lotterie avec une abeille… On en a discuté avec le distributeur qui a trouvé WELCOME HOME qui est un titre qui correspond tellement au paradoxe du film. C’est le titre parfait. Malheureusement il y a beaucoup de WELCOME, HOME et WELCOME HOME comme titres. Il va falloir que le film fasse sa place. Mais je pense que ce sont ces autres films qui ont un mauvais titre. C’est un titre « tip top » pour ce film-ci.

interview réalisée lors du FIFF de Namur

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