Interview : Phan Dang Di

On 30/01/2016 by Nicolas Gilson

Mettant en scène dans el saigon des années 1990 une génération qui ne se rêve aucun avenir, Phan Dang Di impressionne au fil de CHA VÀ CON VÀ (Mekong Stories), le quotidien de Vu, un étudiant en photographie qui rêve de vivre son homosexualité au grand jour, et de son entourage. Fort d’une mise en scène sensationnelle – tant d’un point de vue visuel que sonore -, le réalisateur exacerbe leurs désirs et devoile leurs inhibitions. Rencontre lors du tout aussi sensationnel Black Movie.

6290©MiguelBueno

Quelle a été l’origine de CHA VÀ CON VÀ ? - J’avais envie de réaliser ce film depuis très longtemps. L’idée m’est venue au moment où j’ai commencé à faire du cinéma il y a près de 20 ans. Durant ma deuxième année d’université j’ai lu un article dans un journal concernant la stérilisation masculine, la vasectomie. Il y a avait une campagne de limitation des naissances et ce concept était très perturbant face à la mentalité vietnamienne. Chaque quartier avait un quota de stérilisations à respecter et comme peu de personnes répondait à l’appel, ils ont attiré les candidats en les payant. Et la pauvreté était telle à cette époque que beaucoup de jeunes hommes se sont portés volontaires. Il me semblait impossible à l’époque de réaliser un film sur cette histoire mais cette idée m’est restée en tête. Et j’ai enfin pu le faire.

En abordant ce sujet aujourd’hui, quelle regard portez-vous sur cette génération ? - A cette époque ces jeune hommes avaient besoin d’argent. En 2014, quand j’ai réalisé le film, le rapport à l’argent n’est plus le même par contre le sentiment d’être perdu demeure similaire. Au final la situation aujourd’hui est peut-être pire. Mais je voulais vraiment travailler sur cette époque avec comme point de départ cette situation qui me semble remarquable. Parallèlement questionner le but de la vie, une question que l’on ne cesse de se poser.

Quelle est l’importance de nourriture qui réunit les protagonistes tout au long du film ? - Ces scènes de repas permettent de refléter la réalité du Vietnam à cette époque. Elles me permettent de montrer que les hommes se réunissent autour de la table pour boire de l’alcool. Ce ne sont pas vraiment des repas. Le Vietnam à l’époque n’est pas très libre et les sentiments ne sont pas expressifs. L’alcool permet de se désinhiber, de s’exprimer. Avec l’alcool on a le courage de vivre comme on est. C’est à l’image de l’époque.

Justement, les femmes sont mises à distance de ces scènes. Elles servent les hommes mais ne prennent pas part à ces échanges.- C’est lié à la réalité du Vietnam à cette époque. On constate toutefois que les femmes servent encore les hommes aujourd’hui, demeurent à l’écart et préparent la nourriture. C’est une réalité qui reste effective à la campagne. Néanmoins, dans les grandes villes, on voit des femmes qui boivent à table avec les hommes.

L’alcool permet au protagoniste de vivre son homosexualité, même s’il aimerait que son amant l’étreigne sans avoir bu. - L’alcool joue ici un rôle très important. Il permet de sortir de soi et d’exprimer ses désirs. Une fois l’ivresse passée, il se replie sur lui. L’alcool s’avère en effet nécessaire, il vous affranchi des tabous.

Est-ce compliqué de mettre en scène ce tabou-là ? - La société vietnamienne est assez tolérante. Toutefois, il y a 20 ans, c’était quelque chose de nouveau. Aujourd’hui, si la société n’est pas très ouverte sur les questions LGBT qui demeurent taboues, elle accepte les choses. Le mariage homosexuel est accepté. On ne peut pas parler de liberté totale mais il y a une forme de tolérance. (…) Le film a reçu une aide européenne à la production. C’est un film d’auteur qui est assez difficile à vendre. J’ai eu la chance que le mari de l’actrice soit riche et finance le film. Sans ça cela aurait été impossible.

Cha va con va © DNY PRODUCTIONS

La nature est tout à la fois un refuge pour les protagonistes et le terrain où ils prennent conscience d’eux-mêmes. - Cette histoire est liée à l’amour. La nature était primordiale car, contrairement à la ville, elle permet aux personnages de s’exprimer. Elle offre effectivement une forme de refuge. Elle permet de quitter le récit, de capturer leur ressenti et de transcender ce dont on ne parle pas. Elle agit comme un révélateur. C’est une parenthèse qui prend fin une fois qu’ils la quittent.

Le protagoniste, Vu, est photographe. Pourquoi ? - Son appareil photo lui permet d’avoir le contrôle sur la personne qu’il aime. Vu l’utilise pour diriger son modèle. Il ne peut pas faire sans son appareil, il lui confère une force.

L’approche esthétique est très sensuelle, qu’est-ce qui a guidé votre mise en scène ? - On doit prendre le temps de mettre les choses en place. Je connais les comédiens depuis plusieurs années. Il fallait que je le connaisse, que je les comprenne pour arriver à capturer les moments adéquats. On a fait de nombreuses prises et j’ai recouru à une technique gentiment trompeuse pour saisir la sensualité des comédiens. Les verres étaient vraiment remplis d’alcool. Je les faisais boire. Au final ces scènes sont très réalistes car souvent les acteurs ignoraient qu’on filmait. On a gardé les scènes filmées alors qu’ils pensaient qu’on ne tournait pas et qu’ils discutaient simplement. Ce qui nourrit l’aspect réaliste des échanges. C’était une forme d’arnaque mais ça fonctionne très bien.

Comment s’est déroulé le tournage des passages dans la forêt ? - C’était hyper stressant. Avec la boue, les serpents et tous ces insectes beaucoup d’acteurs voulaient arrêter. Le résultat est là mais c’était très difficile. À un moment donné, l’équipe technique a manifesté pour arrêter le tournage. Les techniciens voulaient abandonner le tournage tellement les conditions étaient difficiles. Mais caque fois que le moral des troupes baissait, j’organisais des repas, exactement comme dans le film, avec beaucoup d’alcool. Et ça marchait.

La lumière est très réaliste jusqu’à se ressentir. Dans quelle mesure s’agit-il d’une lumière naturelle ? - On a employé la vraie lumière, elle n’est jamais artificielle. Dans la même idée on n’a pas maquillé les corps pour faire ressentir la chaleur : on a simplement stoppé toute climatisation. La transpiration – et les comédiens transpiraient énormément – est totalement réaliste. Il ne faut pas avoir de pité pour les acteurs, parce que sinon on n’arrive pas à l’essence de ce que l’on veut exprimer. Même si c’est dur, je suis obligé de les contrarier, de les pousser à dépasser leurs limites.

Comment avez-vous choisi la musique qui nourrit le film ? - J’ai coopéré avec une monteuse avec qui on s’est dit d’entrée de jeu qu’il serait nécessaire d’employer de la musique pour rendre le film plus fluide. On a trouvé ces pistes musicales sur Internet. Elles fonctionnaient très bien mais on n’avait jamais réfléchi à la question des droits. Quand le film a été sélectionné à Berlin, ça a posé une véritable question. On avait demandé à quelqu’un de composer une musique similaire mais ça ne collait pas. On a alors chercher à entrer en contact avec le producteur qui nous a demandé de lui envoyer les extraits du film où l’on emploie la musique. Et ça leur a plu. Finalement, ils ont demandé un prix tout à fait raisonnable.

CHA-VA-CON-VA © DNY PRODUCTIONS

Interview réalisée dans le cadre de Black Movie 2016Big-Father-Small-Father-and-other-stories-cha-va-con-va

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>