Interview : Peter Strickland

On 23/06/2015 by Nicolas Gilson

En mars dernier, Peter Strickland retrouvait le cinéma Nova – rare écran si pas le seul à avoir diffusé BERBERIAN SOUND STUDIO en Belgique – et les honneurs de la sélection du festival Offscreen avec THE DUKE OF BURGUNDY. Revisitant le film de série B, le réalisateur britannique signe un drame troublant au fil duquel il déconstruit une relation sadomasochiste au regard de l’amour que se portent deux femmes. Rencontre.

Pourquoi avez-vous décidé de mettre en scène une relation sadomasochiste entre deux femmes ? - Je trouvais ça très intéressant sans doute parce que j’étais frustré à cause des clichés qui existent. Beaucoup de films se concentrent sur les éléments qui y sont associés comme le cuir ou le latex avec une relation très normée entre dominant et dominé. Je voulais mettre en scène quelque chose de plus complexe où le pouvoir est partagé ; où l’on n’est pas sûrs de qui le contrôle.

Il s’agit de mettre à nu le jeux de domination. Qu’est-ce qui a guidé votre angle d’approche ? - J’envisage cela comme un théâtre. Il est question de performance et de mise en scène. Elles se dirigent l’une, l’autre. En un sens le film est mis en scène par deux personnes, à la fois par moi et par Evelyn. J’aime les film de série B et c’est un genre un peu oublié. Certaines réalisations des années 1970 sont proprement fascinantes. Je me suis dit qu’il serait intéressant de partir d’un scénario classique de ce cinéma et de le mettre dans un contexte différent, à savoir un contexte domestique, et de voir ce qu’il allait se passer.

The Duke of Burgundy - Cynthia

THE DUKE OF BURGUNDY s’ouvre en effet comme un film de série B mais bascule vers une histoire d’amour qui se révèle universelle. - Les premières 15 minutes ont un côté très classique : une maîtresse riche, un servante pauvre et un évident fantasme masochiste. Je voulais partir de l’archétype de tout film de soumission, dessiné pour un pure masturbation orgasmique, pour envisager le « post-orgasmique ». Je voulais sortir d’une vision unidimensionnelle et envisager la complexité de la relation avec une certaine distance. On découvre que la dominatrice ne dort pas avec ses hauts talons, qu’elle enfile un pyjama et ronfle. On se rend compte qu’elle est un être humain comme un autre. Si elle est d’accord d’être dominatrice, il ne s’agit pas de sa vraie personnalité : elle veut aimer et être aimée.

Le personnage de Cynthia, la dominatrice, fait preuve d’une fragilité déchirante. - Je voulais l’envisager dans ses failles, quand elle se trompe dans ses répliques, qu’elle n’est pas capable de punir et de pisser sur quelqu’un. C’était véritablement fascinant d’envisager cela sous cet angle. Pour moi le film met en scène deux personnes qui s’aiment mais qui l’expriment de manière très différente. Il s’agit aussi de questionner le compromis nécessaire à la relation. Qui l’acceptera et dans quelle condition ?

Le compromis est un ciment nécessaire. - Tout le monde y tend, même de manière très innocente. Il y a beaucoup de tendresse dans le film. Derrière ce jeu, il y a énormément de confiance et de responsabilités. Mais le compromis se transforme en chantage et en sentiment de culpabilité. Le compromis peut apparaître face à un acte sexuel auquel un partenaire ne veut pas à priori consentir mais peut concerner tant de choses. Je ne connais aucun couple qui a une parfaite harmonie.

The Duke of Burgundy

Le film est uniquement peuplé de femmes. Pourquoi ? - Au début de l’écriture j’ai testé différentes pistes notamment avec un couple hétérosexuel mais aussi avec deux hommes. Mais comme je partais du genre des années 1970, le scénario classique était deux femmes – un érotisme lesbien, qui en l’était pas puisque c’était fait par des hommes pour un public masculin. J’ai copié ce postulat artificiel que je me le suis réapproprié en prenant garde d’en faire un fantasme masculin. Par ailleurs je ne voulais pas faire un film sociologique dont les enjeux seraient le « genre » ou l’orientation sexuelle en tant que telle. Je voulais normaliser leur jeu de domination, qu’on adhère à leur comportement sans que l’on cherche à en connaître les raisons. En fait, il n’y avait simplement aucune nécessité à avoir un homme. (…) Je voulais composer un univers qui soit celui d’un conte de fées. Il n’y a pas d’élément réaliste. Elles sont toutes entomologistes et passionnées de bondage. Mais comme l’attention est focalisée sur la dynamique amoureuse, sur la négociation du désir, ce sont des questions que l’on ne se pose pas.

Comment avez-vous choisi vos actrices ? - Chiara D’Anna (Evelyn) jouait dans BERBERIAN, elle avait le style, le physique et la voix dont j’avais besoin. Elle a une voix suave dont l’accent laisse incertain sur ses origines. Pour la femme plus âgée, je voulais une actrice à la fin de la quarantaine. Je savais quel physique je voulais. On a rencontré trois comédiennes qui ont refusé le rôle. Quelques actrices étaient intéressées mais je n’étais pas sûr. La costumière a alors suggéré Sidse Babett Knudsen (Cynthia) à qui je n’avais même pas pensé. Elle avait le bon âge et, ce qui était le plus important, elle pouvait jouer très très bien. Par chance elle a dit oui. Ça a été une chance incroyable. Le film repose vraiment sur la tonalité insufflée, il ne fallait pas être trop sérieux ni trop léger. Je ne voulais pas que l’on puisse se moquer des personnages mais éventuellement de leurs actes. Ce qui est fascinant avec elle, c’est qu’elle parvient à minimiser chaque chose. En ce qui concerne le charpentier, j’ai travaillé avec Fatma Mohamed sur chacun de mes films.

The Duke of Burgundy - Evelyn

Vous travaillez sur la répétition d’un même scénario qui ne cesse de se mouvoir en révélateur. - Je ne suis pas psychologue mais je me dis que la plupart des gens doivent avoir trois ou quatre fantasmes en tête et se les rejouer sans cesse – et ce peut-être durant toute le vie. J’aimais l’idée d’un possible épuisement. On retrouve exactement les même mots mais on comprend l’évolution. La première fois on est désolé pour Evelyn, ensuite on l’est pour Cynthia… Cela permettait d’exploiter l’hypothèse de la performance et des failles qui peuvent s’y glisser quand vous interprétez un rôle qui ne vous correspond peut-être pas. J’aime beaucoup les répétitions dans un film mais je ne les définirais pas comme telles, je parlerais plutôt d’accumulation. Répéter les mêmes mots permet aussi d’en faire une sorte de sortilège, une musique.

Ce fantasme vous permet de mettre en scène la complexité de toute relation amoureuse. - J’espère. C’est ce que je voulais faire. Mais il ne s’agit que d’un point de vue. Avec un fantasme sexuel, il n’y a pas de place pour le politiquement correct. Pourtant, en tant que réalisateur, vous vous devez de l’être.

Quelles ont été vos références ? - Jesus Franco a été un point de départ. Mais au final le film n’est pas du tout comme les siens. Je voulais en prendre l’essence comme le personnage de la maitresse et voir ce qu’il y avait derrière. J’ai copié quelques plans d’inspirations diverses qu’il s’agisse de VENUS IN FURS de Franco ou de L’ANNEE DERNIERE A MARIENBAD d’Alain Resnais. Mais cela demande d’être très précautionneux, je ne voulais pas paraître prétentieux et montrer que j’ai des références. Je m’inspire de nombreux éléments pour renforcer le film et lui offrir, peut-être, une nouvelle dynamique. Il s’agit de s’inspirer d’éléments que l’on place dans un nouveau contexte – copier purement et simplement n’a aucun intérêt. Par ailleurs il ne faut pas oublier que les films de série B n’avaient pas pour objectif d’être mauvais, il faut donc faire attention à ne pas être ironique quand on s’en inspire.

The Duke of Burgundy - the carpenter

Peut-on voir un hommage à Delphine Seyrig ? - C’est très amusant que vous me posiez cette question. Après le tournage des scène avec le personnage du charpentier, on n’a cessé de l’évoquer. Mais je n’avais pas du tout Delphine Seyrig en tête, je n’y avais pas songé. Et je vois très bien que vous faites référence à DAUGHTERS IN DARKNESS (Les lèvres rouges, Harry Kümel, 1971) pourtant l’idée était de renvoyer à Cathy Berberian. Dans mon précédent film, on avait pris ses sons et je voulais ici travailler autour de son image. Et il s’avère qu’elle ressemble complètement à Delphine Seyrig avec cette cape noir, ces cheveux blanc et cette allure fantastique. Je suis très heureux que les gens y voient Delphine Seyrig mais c’est une pure coïncidence.

Vous accordez un soin particulier au son, un élément évident dans BERBERIAN SOUND STUDIO (2012) mais déjà présent dans KATALIN VARGA (2009). - Cela vient du travail d’Alan Splet avec David Lynch. J’étais très jeune quand j’ai vu ERASERHEAD, ce fut le premier exemple du son qui se voulait impressionniste et non purement réaliste. Dans beaucoup de films que j’ai vu, par exemple de science-fiction, le son était formidable mais il illustrait systématiquement quelque chose, il n’était pas en soi expressif. Ça m’a guidé vers la musique concrète, j’ai ensuite créé un groupe en 1996. J’ai développé une forme de travail qui correspondait à ce qu’on faisait. Sur BERBERIAN, on a vraiment utilisé nos compositions. On n’a pas voulu faire la même chose ici : le son a un impact parce qu’il n’y a aucun environnement. On a vraiment épuré le son au mixage. On voulait quelque chose de très naturel et de très sensuel aussi, sans créer d’effets. Et bizarrement ça prend beaucoup plus de temps de composer une piste musicale assez vide.

Peter Strickland © Nadine Maas

The Duke of Burgundy - Peter Strickland Peter Strickland - The Duke of Burgundy

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