Persécution

On 02/03/2010 by Nicolas Gilson

Le cinéma de Patrice Chéreau témoigne d’une sensibilité singulière. Il met en scène la fragilité de l’individu dans ses rapports sociaux et amoureux. Une vulnérabilité commune qui confronte le spectateur à ses propres démons, à ses angoisses personnelles, à ses désirs … irrémédiablement à son propre identitaire. Qu’importe le temps et l’espace, le microcosme au sein duquel l’action se fond : la justesse des échanges, des épreuves, de la banalité du quotidien de ses protagonistes emporte le spectateur dans la sphère de la sensation, du ressenti. PERSECUTION ne déroge pas à la règle.

La séquence d’ouverture du film met en place une dimension macrocosmique doublée d’un réalisme radical. Une multitude de visages, dans une rame de métro, se confondent et s’effacent les uns les autres. Des corps presque inanimés, impersonnels se retrouvent isolés en un lieu clos, commun, usuel. Une voix se fait entendre : elle agresse la masse, perturbe voire gomme l’effacement auquel elle tend. Une mendiante au physique dur, visiblement toxicomane, contraint un wagon entier à lui faire face. Les visages s’écrasent, les têtes se détournent. Les gens entre en une dynamique de fuite. Pas tous, certes de là émane la justesse même de la séquence – et de la mise en scène, qu’il s’agisse de la direction d’acteur ou du choix esthétique. Des regards sont échangés, des points d’attention se mettent en place. Une jeune femme sourit timidement à la mendiante, lui offre une chaleur unique, sincère. En réponse elle se fait gifler. Le métro s’arrête. Les portes s’ouvrent. La jeune fille fuit. Et lorsque Daniel (Romain Duris), témoin de la scène s’adresse à elle la dynamique narrative est amorcée.

L’introduction permet de fondre le spectateur au réel sous-jacent. Par ce billet le réalisateur contraint le spectateur à se penser dans cette situation ordinaire. Il est happé : son attention est vive. Daniel ne peut lui être étranger. Moteur d’une terrible tension – celle, prosaïque, de l’oubli de l’autre, de l’effacement de soi parmi la foule – le lieu est aussi le carrefour de tous les possibles. Une rencontre a lieu : sa banalité va s’avérer autre.

Le spectateur est alors inviter à découvrir Daniel. Il le suit pas à pas. Il appréhende son univers au travers de son seul regard. Si le protagoniste s’impose de prime abord comme radicalement indépendant, il va se révéler vulnérable à mesure qu’il se met, malgré lui, à nu. Une fragilité qui s’oppose à son mode de vie, à l’image qu’il se forge et qu’il donne de lui-même.

Mais le réalisateur esquisse rapidement une première perturbation. Celle-ci est tisée par la mise en place d’une complicité avec le spectateur. Celui-ci en sait plus que le protagoniste. Un homme (Jean-Hugues Anglade), croisé à la sortie du métro, l’observe, le suit. Pourtant d’un point de vue esthétique cette tension, renforcée musicalement, ne perturbe pas la primauté du point de vue. L’homme est en arrière plan, dans l’ombre de Daniel. Il se fond étrangement à lui. Si le spectateur le découvre avant que Daniel ne le rencontre, il n’est réellement confronté à lui que lorsque Daniel lui-même lui fait face. Cette perturbation n’est pourtant que secondaire. Elle agit comme un déclencheur. Elle ancre une cruelle poésie dans le récit. Elle exacerbe la fragilité humaine tout en dépeignant l’aveuglement amoureux.

L’amour et la fascination prennent place dans le regard de Daniel. Il est épris de Sonia (Charlotte Gainsbourg) avec qui il a une relation distante. Ensemble sans l’être dans l’idéal respect de l’indépendance de chacun. Ils se croisent, se ratent et se retrouvent. Le spectateur découvre la jeune femme au sein du nouveau microcosme multiple : elle est fondue dans la masse d’un groupe d’individus attablés dans un café. Les discussions fusent, les regards s’échangent. Daniel et Sonia sont présents spacialement mais se révèlent pourtant comme étrangers. De cette opposition, ils n’ont pas réellement conscience. Pourtant elle motive leur détresse, elle ancre leur désespoir naissant. Patrice Chéreau invite le spectateur à la découverte d’une pluralité amoureuse au sein de laquelle les désillusions ne cessent de s’imposer. La force première de Daniel, jugeant son meilleur ami incapable de faire face à sa séparation passée, se module peu à peu au fil des rencontres et des échanges. Daniel initie un redoutable parcours. Celui où il tend à se découvrir lui-même au sein de son individualité. Un parcours foncièrement unique mais pourtant universel.

Patrice Chéreau insuffle à PERSECUTION le caractère d’un terrible témoignage sur les sentiments amoureux mais aussi sur l’éveil de soi. Il met en place une esthétique réaliste au sein de laquelle le corps, les gestes, les regards et les mots deviennent autant de révélateurs. Un film intense, à la fois tendre et violent.

PERSECUTION
****
Réalisation : Patrice Chéreau
France – 2008 – 100 min
Distribution : CNC
Drame
EA

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