Interview : Patricio Guzmán

On 12/11/2015 by Nicolas Gilson

Après LA NOSTALGIE DE LA LUMIERE, le documentariste chilien Patricio Guzmán questionne une nouvelle fois l’histoire de son pays, invitant le spectateur à une réflexion qui tend à l’universalité. Cette notion se dessine d’emblée par l’angle d’approche choisit, l’eau. C’est à partir de celle-ci que Guzmán compose récit singulier où un bouton de nacre, objet domestique et pour le moins commun, sert révélateur. Tout à la fois poétique et déroutant, LE BOUTON DE NACRE a été couronné de l’Ours d’Argent lors de la 65ème Berlinale où nous avons rencontré le réalisateur.

Qu’est ce qui a motivé la réalisation du BOUTON DE NACRE ? - L’idée principale vient d’un scientifique allemand, Theodor Schwenk qui a découvert que les mouvements de l’eau sont influencés par les planètes, et pas uniquement par la lune. L’eau transmet ce mouvement aux êtres vivants et se révèle être un intermédiaire entre le Cosmos et nous. Je trouvais cette idée extraordinaire. Il a également découvert que nous avons des traces de notre passé aquatique : l’oreille est en forme de spirale ; le coeur répond à deux mouvements sous-marins ; des traces dans les épaules sont semblables au delta d’un fleuve ; nos gros os sont en spirale, comme des tourbillons. Son livre m’a ouvert les yeux. Je trouvais intéressant de développer cela dans un scénario, d’autant plus que le Chili est un plein d’eau. J’y voyais un bon sujet.

El botón de nácar | The Pearl Button | Der Perlmuttknopf - Patricio Guzman -© Katell Djian

Comment avez-vous construit le scénario ? - Le plus difficile dans un documentaire d’auteur, c’est le fil narratif. En premier lieu, il faut raconter une histoire. C’est indispensable. Dans le cas de LA NOSTALGIE DE LA LUMIERE, il y a le passé. La lumière vient de loin donc on voit le passé ; les femmes recherches des corps disparus il y a 35 ans. Ce passé me permet de commencer et de croiser les histoires. Dans ce cas de l’eau, c’est plus difficile car les indiens sont complètement isolés. Il est impossible de les réunir. J’ai donc raconté l’aventure de l’explorateur anglais FitzRoy, arrivé en 1832 avec le Beagle. C’est le premier bateau scientifique anglais à être entré en Patagonie. Il a conçu une idée folle, typique des lumière : civiliser les sauvages. Il a pris quatre indiens pour les civiliser, les obligeant à faire un voyage de milliers d’années vers le futur. Un de ces indiens, entré sur le bateau, a été échangé contre un bouton de nacre. Les anglais l’ont alors surnommé Jimmy Button. Là, il me manquaient encore un élément. Ce fut le rail, exposé à Santiago, dans lequel est emprisonné un bouton de nacre – la preuve que quelqu’un a été emprisonné dans ce rail. Il m’a fallu faire une symphonie d’éléments disparates, connectés avec l’eau et avec l’histoire de l’extermination des deux groupes humains.

La narration se veut organique, comment travaillez-vous cela ? - C’est impossible à expliquer. C’est comme expliquer la poésie qui est quelque chose d’intangible. À la table de montage, tu commences à mélanger des images et tout d’un coup quelque chose apparaît. C’est indéfinissable. Il n’y a pas de recette de cuisine pour construire ça. C’est comme l’humour. La poésie vient de la juxtaposition des images, des sons et des silences. Avec pour fil conducteur le Cosmos, les Indiens et l’extermination de deux peuples, on peut construire des métaphores pour faire une oeuvre d’art. C’est une réflexion poétique et humaine sur le monde.

Si le film est inscrit au Chili, il n’en est pas moins universel. - Le film parle de la tragédie contemporaine. On peut penser aux Africains morts dans l’eau de la Méditerranée, au destin tragique des Palestiniens, ou de la Syrie.

Vous nous confrontez à une scène de reconstitution. Pourquoi ? - Parce que c’est l’eau aussi : il y a eu 1.400 corps jetés à la mer. C’était difficile à incorporer car c’est une rupture esthétique. Mais quand le jeune journaliste m’a raconté son investigation, je trouvais qu’il fallait le montrer. Ce secret est une réalité. Je voulais faire une reconstitution, non pour dire que c’est la vérité mais que c’est ce que me raconte un journaliste que je crois. Son enquête semble exhaustive. Le juge qui est arrivé à la conclusion que la moitié des disparu sont dans la mer me raconte la même chose : les sacs, les plastiques, les fils.

Pourquoi vous est-il essentiel de revenir sur les exactions de la dictature militaire ? - Les Chiliens ne connaissent pas ces choses. Peu de textes abordent le coup d’Etat, ce qui est scandaleux car c’est la pire répression que le pays a connu depuis sa fondation. Le Chili continue à être un pays « idéologisé ». L’armée ne dit rien, ne collabore pas avec la Justice. L’Etat a été indifférent jusque Madame Bachelet. Les gens qui découvrent les fosses communes sont des journalistes honnêtes ou des familles. Ils sont seuls. La jeunesse ne connait rien. C’est la raison pour laquelle il faut dénoncer ces événements. Peut-être y en a-t-il d’autres, pires, qui sont cachés. La CIA est arrivée au Chili une année avant le coup d’Etat pour former un corps de police politique terrible. On a introduit des souris dans les sexes des femmes, ce dont je ne parle pas dans le film. On a domestiqué des chiens pour qu’ils violent des femmes, devant leur famille. Comment a-t-on pu concevoir ces horreurs ? Il faut dénoncer cette armée lâche qui ne fait pas face à la Justice. La République que j’ai connue dans la jeunesse est finie, l’idée républicaine est morte. Il n’y a pas de droit à la grève au Chili ni de soins de santé. C’est un pays magnifique où il est nécessaire de réagir.

Le constat est négatif. - Je ne suis pas négatif, je suis très positif. Je fais le film pour changer les choses. Mais il faut les dires. C’est notre petit rôle.

El botón de nácar | The Pearl Button | Der Perlmuttknopf

Est-il facile de produire ce type de film au Chili et de le diffuser ? - Il y a un mouvement de documentaristes très important au Chili. Nous sommes 30-35 et nous sommes presque tous préoccupés par la mémoire. L’Etat donne une bonne subvention, égalitaire, mais la télévision refuse de diffuser les documentaires. On est face à une contradiction : je produis, mais je ne passe pas votre film. Il y a une organisation, faible mais importante, de petits cinémas, d’Universités, de théâtres et de petites salles. Trois femmes organisent des projections de films documentaire du Nord ou Sud et du Sud au Nord. Ce sont de bonnes initiatives qui ne rapportent cependant pas d’argent. De nombreux documentaristes font donc de la publicité car il ne vivent pas de leurs films. L’Etat est disposé à donner de l’argent à un projet critique, le problème vient de la télévision qui est entièrement mercantile. Il n’y a aucune place pour la culture à la télévision chilienne.

Est-ce également le cas pour vous réalisations ? - Jamais LA BATAILLE DU CHILI (1975) ne passera à la télévision. Peut-être quand je serai mort. Le film montre tous les complots des hommes politiques et de la droite pour faire tomber Allende. El Mercurio, le principal journal chilien qui a appuyé le Coup d’Etat et Pinochet, qui a nié la torture et les disparitions, est aujourd’hui le grand journal démocratique… avec la même équipe et le même propriétaire. Le fondateur du journal a rencontré Nixon au lendemain de l’élection d’Allende.

guzman

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