Interview : Party Girl

On 25/08/2014 by Nicolas Gilson

Rencontre avec Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis, les scénaristes et réalisateurs de PARTY GIRL. Epoustouflant portait d’Angélique, une sexagénaire qui décide de quitter sa vie de cabaret pour tendre à la normalité en se mariant avec Michel l’un de ses clients, le film atteste d’une force et d’une humanité rares. Leurs réponses se croisent, se répondent et se complètent dessinant un regard commun et révélant la singularité de leur cinéma.

Party Girl Slider

Quel rôle a eu la chanson « Party Girl » de Chinawoman et à quel moment est-elle apparue ?
Marie Amachoukeli – Enorme en tout cas. Elle est apparue dès la préparation du film mais si c’est quelque chose qui nous a bercé, on ne l’avait pas en tête pour le film à ce moment-là. C’est arrivé à un moment donné en salle de montage, on l’a posée sur la séquence de fin et ça a fait résonné le film. Ce qui nous a beaucoup aidé à monter car, tout d’un coup, on a eu le sentiment d’avoir une fin.
Samuel Theis – Ça a donné le titre au film aussi.
Claire Burger – On a longtemps cherché le titre. Au départ, comme c’est un film-portrait, il s’est naturellement appelé « Angélique » – en tout cas en phase d’écriture. On se disait qu’il faudrait probablement en changer car c’est un titre déjà très utilisé mais on se laissait le temps pour trouver ce fameux titre. Quand on a écouté cette chanson, on s’est dit que « Party Girl » donnait au film le sens qu’on voulait lui insuffler. On était embêtés car c’était un titre anglais et on avait plutôt envie d’un titre en français. Mais rien ne permettait d’atteindre la portée du titre « Party Girl ». On a essayé de le traduire mais ça donnait la fêtarde, la teuffeuse, la gincheuse – donc on s’est dit que ce serait en anglais.

Qu’est-ce qui a guidé la dynamique de montage ?
CB – Le jeu et l’énergie de jeu. Dès nos premiers essais cinématographiques, déjà sur nos court-métrages, c’est une décision ferme qu’on a prise : le jeu devait primer au montage. Donc quelque chose qui jouait mal ne pouvait pas être monté. Un séquence qui ne jouait pas correctement, même si elle paraissait indispensable au film, il fallait qu’on s’en passe. Après, au tournage, on est assez peu soucieux des questions de raccord et de scripte car le montage privilégie de toute façon l’énergie. Les raccords se font à l’énergie.
ST – Il y a au cadre une forme de captation : comme on laisse les personnages improviser, qu’on a pas vraiment de marques ni de mise en place très précise, on essaie de les suivre dans les improvisations. Ça demande au cadre d’être assez souple et d’aller chercher des choses qui sont en mouvement. Et comme on est plus à accidenter les impros, on ne peut pas avoir au cadre quelque chose de très étudié.

Party Girl

Captation et montage sont très organiques.
MA – Dans la mise-en-scène il y a la volonté de ne pas perdre nos personnages. Si on n’avait pas un rapport charnel à eux, on ne pouvait pas faire le film. Il fallait à la fois rester dans une grammaire de cinéma qu’on pouvait comprendre et qui ne soit pas bordélique non plus ; une approche charnelle des personnages.
CB – On a fait plein de choix qui étaient liés, précisément, au projet. D’entrée de jeu il y avait énormément de personnages ce qui imposait de faire un certain nombre de choix comme le scope qui permettait notamment d’avoir plusieurs visages dans un cadre mais qui nous a aussi contraint à une dynamique de champs/contre-champs nécessaire pour pouvoir faire intervenir tous ces personnages. Comme ce sont des non-professionnels, qu’on ne leur fait pas apprendre les scènes et le dialogue par coeur, il était hors de question de tourner en plan large quelque chose qui serait rôdé. C’était de la recherche avec eux sur comment trouver, ensemble, le meilleur moyen de faire exister la scène. Le film est très découpé.
ST – C’est d’ailleurs ce qui fait la justesse du jeu : à un moment donné on est obligé de sacrifier des plans qu’on trouve très beaux ou qui auraient mieux raccordé parce qu’il est plus important qu’on soit dans la bonne énergie.
MA – C’est un film qui repose beaucoup sur la rythmique, sur la voix des personnages et sur la justesse du jeu : c’est la ligne musicale qui nous aide à monter aussi.

Qu’est-ce qui appartient à l’écriture et qu’est-ce qui appartient à la réécriture au montage ?
CB – Il y a trois étapes : l’écriture, le tournage et le montage. Mais pour nous l’écriture et le montage sont deux phases qui se répondent et qui sont de l’ordre de la construction de l’histoire et de la dramaturgie. C’est pour nous évident qu’il n’est pas question de monter le film dans l’ordre dans lequel on l’a écrit mais dans celui qui s’impose.
MA – Et c’est une recherche.
ST – Après il y a un moment où des choses ne sont pas possibles non plus. Le scénario nous force à des choix au moment du tournage sur lesquels on ne peut pas revenir en arrière au moment du montage. On ne peut pas tout bouger dans tout les sens – ce n’est pas vrai. Et comme on a eu le choix très audacieux de mettre beaucoup de costumes on a souvent été piégés par ça. (rires)
MA – C’est vrai qu’il y a une phase d’écriture, la phase du tournage où on essaie de bousculer un peu ce qu’on a écrit et après, au montage, on se retrouve avec quand même pas mal de rushes. Et ce qui est étonnant, après pas mal de temps à faire le ménage, les scènes trouvent toujours d’elles-mêmes leur construction.
CB – On se laisse encore tellement de choix et de possibilités à cette phase-là qu’on a le sentiment que le film pourrait être autre, mais en réalité ce n’est sûrement pas vrai. Souvent le film finit par être assez proche de ce qui a été écrit.
ST – Une fois qu’on a choisi notre sujet, notre propos, c’est quand même difficile de le tordre complètement. Il y a un moment où il a sa logique interne – qui ne nous appartient pas forcément.

Party Girl - Angélique et Michel

Le film s’ouvre sur la rencontre avec Angélique parmi un groupe de femmes et elle devient, au fil du générique qui condense de nombreux enjeux notamment liés à son âge, le centre de notre attention.
CB – C’est l’objectif de ce générique. On ne l’avait pas écrit comme ça. A travers ces quelques images – le lieu, quelques unes de ces filles, des gestes, de la tendresse et Angélique à attendre dans le fond comme un pilier de comptoir – ça racontait tout sans qu’on ait besoin d’une scène d’exposition comme on l’avait écrite.
MA – Là pour le coup le cinéma suffisait : un corps au milieu d’autres corps était assez narratif en soi. Tout d’en coup ça aurait été une erreur de vouloir le raconter par une scène d’exposition.
ST – Là où ça nait d’un accident, c’est assez intéressant, c’est qu’on avait tourné énormément – on avait 109 heures de rushes – et donc on avait plein de séquences dont il fallait faire le deuil. Et toute cette matière nous a permis d’imaginer, à un moment donné, qu’on pouvait utiliser des images pour tenter de faire un générique.
CB – Pour retrouver l’essence de ce qu’on avait tenté de faire avec ces scènes. Il y a aussi la musique. Ce qui nous a intéressé assez vite quand il y a eu cette proposition de générique, c’était de dé-réaliser, l’espace d’un instant, un film qui allait être très réaliste. C’est une chanson qui est très douce, très lancinante alors que la musique qui passe dans ce genre de lieu est plutôt agressive. On a voulu, en tout cas au début du film, poser un regard sur le lieu un tout petit peu distancié. Après on a voulu que ce soit comme une vision interne d’Angélique.
MA – Le programme du film est effectivement un peu dans les deux première séquence du film : c’est la présentation du personnage, Angélique, mais c’est aussi le style du film. On commence sur une scène très documentaire et on bascule vers du cinéma de fiction codifié. A la fin du générique, on ne sait pas si on est dans le documentaire ou si on va vraiment tomber dans la fiction.
CB – C’est un endroit où on fait des aller-retours constants : comment le réel et la fiction se nourrissent ou s’entrechoquent. À l’intérieur du film, à partir du moment où il y a ce côté hyper réaliste, on n’avait plus envie d’affirmer un point de vue extérieur : on voulait être avec les personnages dans ce qu’ils sont en train de vivre. C’était possible au début et à la fin du film, mais ensuite on voulait vraiment s’effacer pour être le moins visible et le plus avec eux.

Vous inscrivez un dialogue singulier entre réalité et fiction à l’instar d’Angélique qui interprète sa propre histoire. On est face à une pure fiction qui en même temps n’en est pas une.
ST – C’est toute l’histoire du hors-champs, ce qui est valable avec des acteurs professionnels aussi. En fonction de qui les incarne, les personnages ont une autre histoire. Lorsque Catherine Deneuve interprète un rôle, elle trimballe aussi avec elle toute sa filmographie. De la même façon, le fait de savoir que ce sont des gens qui jouent leur propre rôle dans une famille, ça ajoute – j’imagine – à la puissance de la fiction.
MA – Ça la trouble.

Party Girl - Angélique Cynthia

Qu’est-ce qui a motivé votre emploi de la musique ?
ST – C’est le résultat d’une expérimentation. On a essayé d’utilisé des scores et ce qui reste au final, c’est ce qui nous a paru le plus juste et qui fonctionnait. Tous les endroits où ça ne fonctionnait pas, on a eu l’exigence de se dire qu’on les enlevait. On n’était as la pour se faire plaisir.

Il y a beaucoup de poésie dans votre approche. Par petites touches, à l’instar des majorettes ou des montgolfières, vous définissez le lieu sans jamais tendre au moindre misérabilisme.
MA – C’est parce que c’est un regard amoureux – pour différentes raisons. Mais on n’a pas cherché à le maitriser.
ST – Si, je pense qu’on savait qu’il fallait que visuellement on se pose la question de savoir comment on représente cette région parce qu’elle est pleine de clichés et de difficultés aussi. Il faut admettre que visuellement, quand on tourne dans certaines rues de Forbach ou d’autres villes autour, c’est compliqué – c’est très gris. On a fait le choix de tourner en été parce qu’on voulait qu’il y ait de la lumière ; on a choisi ces événements parce qu’ils étaient visuels qui nous permettaient par leur beauté de faire décoller le film.
CB – Après la fête qu’on a filmé ou la réunion des montgolfières, pour le coup, on ne les a pas triché. On savait qu’elles existaient parce qu’on est originaire de là. Dans ce qu’est la Lorraine, on a peut-être pas forcément choisi ce qu’on aurait pu en attendre. Les majorettes, on était allé plus loin dans cette séquence parce qu’Angélique c’est une ancienne majorette. Il y a quand même un truc sur la féminité. On a creusé des aspects de sa personnalité : on ne pouvait pas les faire discuté dans une cuisine, il fallait trouver dans leur environnement des choses qui permettent de révéler des aspects de leur personnalité – et il y en avait plein dans la région.
ST – C’est même assez rigolo parce que c’est à la prépa que le film commence vraiment à prendre sa couleur. On a eu plusieurs phase de préparation car au départ on devait partir avec le film vers le Luxembourg – et il aurait eu une autre teinte, ça aurait été un autre film. Le fait qu’on arrive à basculer complètement en Lorraine nous a permis de trouver des lieux qui ont donné une identité.
CB – Il ont influencé le scénario aussi. Au départ Michel était musicien de fanfare et dans nos repérages on a découvert ce stand de tir qui est un sport très pratiqué dans la région. Les gens qu’on y a rencontré nous ont donné envie de modifier le scénario. On voulait aussi être à l’écoute et regarder, vraiment, le lieu qu’on voulait filmer ; ne pas être dans nos fantasmes de cinéma ; être en prise avec le lieux et avec les gens.

Party Girl © Madame lefigaro

Mise en ligne initiale le 17/05/2014

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