Party Girl : Entrevue 2.0

On 05/09/2014 by Nicolas Gilson

À la croisée de la fiction et de la réalité, PARTY GIRL est le portrait d’Angélique, une entraineuse sexagénaire, qui décide de se marier afin de goûter à une « vie normale ». Elle interprète son propre rôle et est notamment dirigée par son fils Samuel Theis. Angélique est un personnage hors-norme, prétexte à un propos féministe. Retour sur la Caméra d’Or du 67 ème Festival International du Film de Cannes avec le trio de réalisateurs – Mamie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis.

Party Girl sourire

Est-ce que vous voyez Angélique comme « marginale » ou « extra-ordinaire » ?
Marie Amachoukeli : De l’ordre de l’intime, elle est extraordinaire. De l’ordre sociétal, elle est certainement marginale. C’est tout l’enjeu du film : on a 90 minutes pour donner accès à quelqu’un qu’on considère « normalement » comme marginal, pour entrer dans son univers et se rendre compte qu’elle est accessible et qu’elle est plus extraordinaire que marginale.

L’un des moteurs du film, c’est son envie de rentrer dans la norme.
Samuel Theis : Elle est hors-norme sans que ce soit une revendication. C’est là qu’elle est intéressante. Elle fonctionne comme un électron libre et elle échappe complètement aux codes de la société. Mais je pense que sa nature profonde est comme ça. Ce n’est pas une rebelle dans l’âme.
Claire Burger : On ne peut pas nier qu’on a pris la parole, en notre nom, pour la raconter. Ce qu’on raconte à travers elle et son parcours, ça s’inspire de ce qu’elle a vécu mais la question du propos féministe, c’est clairement nous qui portons un regard sur elle et en donnons une vision « féministe ». Après c’est un certain type de féminisme, qui n’est pas victimaire ni dans un militantisme « classique ».
ST : Elle n’est pas sur une position intellectuelle. Ce qui est intéressant chez elle, c’est son rapport au présent. Elle a une force de vie qui est réjouissante mais effrayante aussi. Cette liberté – dont on parle beaucoup – ça l’isole d’une certaine façon. C’est quelqu’un qui traverse la vie de façon solitaire. Son impossibilité à se compromettre demande aux autres de faire les concessions à sa place.
MA : C’est quelqu’un qui a vécu en marge, dans les milieux de la nuit et interlopes. Elle se levait quand les autres se couchaient. Elle a toujours été en décalé en tout cas avec ce que le monde accepte normalement des gens. Mais ce qui est touchant c’est qu’elle a non seulement la nécessité de faire ce mariage mais aussi l’envie. Ce qui est touchant, c’est qu’elle a l’envie sincère d’essayer. Elle a beau avoir fait tous ces efforts avec sincérité, ça ne l’empêche pas de s’affirmer un peu plus à chaque fois. C’est surtout ça la trajectoire du film : contrairement à ce que l’on pourrait penser au début du film, c’est quelqu’un qui va s’affirmer dans une forme de liberté.

Party Girl - Angélique

C’est presque une ode à l’individualisme. Elle se découvre elle-même.
MA : Oui, tu as raison. Après c’est toujours délicat de dire que c’est une ode à l’individualisme parce que c’est un discours compliqué à tenir. On aimerait que le choses soient plus généreuses et plus collectives. C’est assumer sa nature. Le film pose la question de savoir si elle est égoïste ou généreuse ; si elle est monstrueuse en s’affirmant ou si elle soulage aussi le gens en assumant qui elle est, sans faire semblant.
ST : Elle est fascinante parce qu’elle exprime le rapport au monde qu’on aimerait bien avoir aussi. On est beaucoup plus dans le contrôle et dans le compromis, dans la gestion de nos pulsions, alors qu’elle exprime tout ce qu’elle a envie d’exprimer. On peut par moment être attiré par ça et, en même temps, à d’autres moments, trouver ça effrayant.
Claire Burger : C’est pour ça qu’on ne peut pas parler de notre part d’une célébration de l’individualisme. Par contre, ce qui est évident, c’est que le film pose des questions qu’on a traversé, tous les trois, individuellement et ensemble dans nos relations. Qu’est-ce que l’engagement ? – avec les autres, la famille ou les amis ; qu’est-ce qu’on doit au autres ? ; est-ce qu’on leur appartient ou pas ? ; à quel point on peut vivre sans eux ou pas ? ; qu’est-ce que c’est l’amour ou la liberté ?

Des questions apparues à quel moment ?
CB : Dès la préparation du film. Il n’est pas anodin qu’on s’intéresse à Angélique. Au-delà du fait que ce soit un film sur la mère de Samuel, c’est parce qu’elle posait ces questions. Et qu’elles nous traversent aussi, Marie et moi. Pour le coup , le côté marginal d’angélique, on peut nous s’y retrouver complètement dans nos carrières d’artistes mais aussi dans nos sexualités. Les questions qu’elle se pose face à l’amour et au désir, ce sont des questions qui concernent tout le monde. Y compris cette fameuse question de la liberté. Qu’est-ce que c’est que la liberté en fait ? Elle a quelque chose qu’elle ne conscientise peut-être pas mais qui, pour nous, permet de brasser toutes ces questions très personnelles qui ont cependant une valeur universelle. Quand ce film touche les gens, on comprend qu’il y a quelque chose dans la vie d’Angélique qui bouscule et qui interroge.
ST : Alors même que ça devrait l’isoler des gens, elle a toujours été au contact des autres. Elle est magnétique à cause de ça. Elle attire les gens autour d’elle.

Party Girl - Angélique et Michel

Il y a une inversion de la logique relationnelle – les enfants devenant parents.
ST : Elle a une naïveté, une « enfance », qui nous oblige en tant qu’enfant à prendre le rôle de parent ou à se responsabiliser face à elle. Tout les quatre à des endroits différents.
CB : Métaphoriquement c’est intéressant. On s’est nous-même responsabilisés face à une objet film qu’on a mené à terme, ensemble, en brassant toutes ces questions. De la même façon que Angélique a le sentiment de pouvoir changer de vie, elle se pose beaucoup de questions. On se l’est est posées. Elle est capable d’accomplir quelque chose de fort pour les autres et, en même temps, elle traverse le film en restant ce qu’elle est profondément et en n’étant pas capable de répondre aux attentes des autres.
MA : Ce personnage fait office de miroir. Elle a beau être tellement à la marge de ce qu’on est, elle est étonnamment quand même traversée par des questions. Elle agit comme un révélateur pour les gens qui regardent le film. Et, dans ce sens-là, elle nous en devient très proche. C’est presque l’inverse : elle devient quelqu’un d’intime.
ST : C’est vrai qu’elle nous oblige à nous positionner. On pense forcément à sa mère, à sa famille et même à soi-même, et à son propre rapport face aux responsabilités et à l’engagement, et à la liberté.

Elle est aussi marginale par rapport au cinéma français. Elle a un âge qu’il n’est pas mis en scène et, par rapport à une production très bourgeoise et parisienne, le film se passe en province. L’ordinaire est dans le cinéma français, d’entrée de jeu, extraordinaire.
MA : Je pense que tu as raison et que ça a été l’un des enjeux du financement du film. Ce n’est pas comme ça que le cinéma français se fait communément. En même temps, ça répond à une longue tradition du cinéma français. La Nouvelle Vague a conduit à une rupture avec ces milieux-là, avec la représentation de la figure populaire. Il y a eu un détachement. Là, on fait partie d’une génération qui a envie de bouger du territoire auquel on a été assignés – la parquet qui grince et les moulures aux murs – et qui a envie de dire qu’on peut parler d’autre chose. Et si on parle des bourgeois, on n’est pas obligé de les foutre dans des problèmes de cul et dans une intimité parisienne. Il y a une volonté de se déplacer.

Party Girl © Madame lefigaro

Vous avez eu une mention de la part de la Queer Palm.
CB : On ne sait pas très bien en fait si on a eu une mention ou s’ils nous ont mentionné dans leur discours.
MA : Ils nous ont mentionnés, je crois.
ST : Je crois que Bruce LaBruce avait beaucoup aimé le film. Ils ont hésité. On trouvait ça rigolo. Il s’est complètement identifié au personnage d’Angélique. Je pense que c’est la question de la marge et que, du coup, à son âge, en tant que cinéaste queer et pédé, il trouvait pas mal de résonance avec le parcours d’Angélique.
MA : Ce sont peut-être des gens qui sentent leur jeunesse partir et qui ne savent plus comment séduire.

Samuel, vous avez été qualifié sur le site PopAndFilms de « sexy révélation ».
ST : Ah bon !? C’est quoi comme site ? « Pop and Films » ?!

Visiblement, à Cannes, garçons et filles n’avaient d’yeux que pour vous.
ST : D’accord. Eh bien je suis flatté.

Party Girl - Avant première aux Grignoux © Dominique Houcmant

Party Girl – Avant-première aux Grignoux © Dominique Houcmant

Entrevue avec les réalisateur à Cannes : Cliquez ICI
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La version sonore pour Bang Bang (Pure FM) :

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