Critique : Parasol

On 17/02/2016 by Nicolas Gilson

Sous le soleil de Majorque, PARASOL se dessine comme le miroir tragi-comique d’une réalité commune. Avec tendresse, mélancolie et une pointe de sarcasme, Valéry Rosier croise les destinées de trois personnages et d’autant de solitudes. Développant une méthode initiée avec son court-métrage DIMANCHES et son documentaire SILENCE RADIO, le réalisateur belge signe un premier long-métrage de fiction à la singularité éblouissante. En s’intéressant à quelques marginaux ordinaires, il en fait des héros extra-ordinaires qui se manifestent à eux-mêmes. Éclatant, éclairant et dès lors épatant !

Parasol - Annie

Construit sous la forme de chroniques, le film impressionne le quotidien d’Annie, Alfie et Pere avec la bienveillance d’un regard tantôt complice, tantôt taquin. La première s’est envolée pour les îles Baléares pour y rencontrer son amant virtuel tandis qu’Alfie s’y est rendu camper avec ses parents. Annie (génialissime Juliette Goeffers) est à l’automne de sa vie, Alfie (épatant Alfie Thomson) sent encore la floraison printanière; ils ne partagent apriori que leur étiquette de touristes. Et sans que jamais ils ne le rencontrent, celle-ci les relie à Pere (troublant Pere Yosko), conducteur d’un train touristique. Valéry Rosier fantasme le basculement de ses personnages dans le continuum d’une routine qu’ils décident, différemment, de briser. Révélant peu à peu leur personnalité et leur solitude, il leur offre la possibilité de changer leur destinée – et ce faisant, il nous encourage à nous éveiller.

« Let’s go Gina. The bus is waiting »

A 73 ans, Annie décide qu’elle a droit au bonheur. Fuyant le groupe « troisième âge » de son voyage organisé, elle préfère surfer sur Internet. « Oh oui, je suis toute chaude », écrit-elle. Une liberté peu évidente à affirmer alors que tout le monde l’infantilise… L’élan des sentiments anime également Pere qui cherche à établir une complicité avec sa fille. Profitant de son week-end de garde, il tente de briller aux yeux d’une enfant qui ne le calcule même pas et ne peut dès lors se rendre compte des sacrifices qu’il pose. Gentiment mythomane, Alfie cherche à se persuader qu’il passe de super vacances même si son seul compagnon est le yorkshire familial. Il provoque son propre envol, non sans se casser la gueule rattrapé par sa naïveté.

Cette naïveté semble être revendiquée par Valéry Rosier qui paraît observer ses personnages, les saisir dans le réalisme des situations. Avec candeur, avec amour même, ils nous propose de les rencontrer dans l’absurdité de leur existence. L’écriture et l’approche esthétique se fondent en une seule et même grammaire emportée par la photographie et habilement rythmée par la dynamique de montage et l’orchestration musicale. L’organicité de la réalisation est éblouissante.

Parasol - Pere

Partant de situations communes, Valéry Rosier tend à en révéler l’absurdité en axant son attention – et dès lors la nôtre – sur ce que d’ordinaire on ne voit pas ou l’on refuse de voir. Embarqués dans le train touristique conduit par Pere ou confrontés aux activités auxquelles Annie est conviée, nous plongeons dans la banalité effroyable de l’existence. La tonalité est salvatrice, nous offrant même la certitude d’un regard neuf sur le « pole dance »…

Signée par Olivier Boonjing, la photographie est le moteur sensitif de l’approche ancrant tout à la fois la dynamique tragi-comique et son humanité. La fixité du cadre, le choix du scope et celui minutieux des axes impressionnent le « décalage » des personnages tout en soulignant leur isolement. Ne se complaisant jamais du moindre plan, Valéry Rosier les additionne et les juxtapose, évitant par là toute insistance et dès lors tout le cynisme qui pourrait en résulter. Si la fixité domine la dynamique de mise en scène, elle est à plusieurs reprises mise à mal, le mouvement participant alors pleinement au récit. Exacerbant l’enivrement d’Alfie, la mobilité de la caméra épouse cette de la captation vidéo à l’intérieur même du film, lorsque ses amis « d’infortune » décident de filmer leurs exploits. Une mise en abyme plus parlante que bien des discours sur la « connectivité » qui relie par ailleurs les trois lignes narratives. Le mouvement fera encore corps avec Alfie pour marquer le basculement nécessaire vers son indépendance.

Majorque prend-elle vie en quelques plans – soulignons la virtuosité du plan d’ouverture – que le climat au sein duquel Valéry Rosier nous plonge est assis d’emblée par l’emploi d’une composition musicale qui ponctuera avec acuité le montage habile de Nicolas Rumpl. Employée comme virgule ou comme point d’exclamation, elle participe à notre pleine empathie avec des personnages dont nous ne pouvons que tomber amoureux.

PARASOL
♥♥♥♥
Réalisation : Valéry Rosier
Belgique – 2015 – 73 min
Distribution : Cinéart
Comédie mélancolique

FIFF 2015 – Compétition Première Oeuvre
Be Film Festival 2015Parasol - Postermise en ligne initiale le 28/12/2015

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