Où Va La Nuit ?

On 31/05/2011 by Nicolas Gilson

Une forêt, une jeune fille : un accident. Cette introduction est un moteur. Elle permet à une série de cartes d’être posées sur la table. Elle conduit le personnage de Rose Mayer a un statut de centralité. L’épouse doit faire face à l’absence de son mari, condamné en conséquence de l’action première. Mais l’indépendance n’est que de courte durée. Rose est enfermée dans un quotidien sinistre dont elle rêve de s’échapper. Les coups de son mari lui sont devenus insupportables. C’est alors que l’accident prend tout son sens… Et comment mieux remédier à l’absence du fils qu’en s’imposant à lui. Pourtant il y a là un grande dose de déraison. L’échappatoire est-elle viable ?

Les enjeux qui ouvrent le film sont d’une force incroyable. La souffrance qui est le lot de Rose Mayer est dépeinte de manière intelligente. Les gestes assoient une notion d’habitude qui est foudroyante tant l’horreur peut surgir de la banalité. Le devenir individuel de la femme, qui n’est définie qu’en fonction des hommes qui ont jalonné sa vie, est pourtant bien commun. Aussi Martin Provost installe un discours critique acerbe, mais aucunement revendicatif, en mettant à nu l’effroi de la condition de femme battue qui trouva la liberté (à savoir quitter l’emprise du père) par la servitude (celle de son mari) au risque de s’effacer en tant que personne.

Gauchement Rose change la donne. Elle pose un acte radical qui ne signe pour autant pas son indépendance. Comment s’ouvrir à soi et au monde après tant d’année d’oppression ? Rose quitte la campagne et rejoint son fils Thomas à Bruxelles. Deux univers s’opposent. L’amour unit pourtant la mère à son fils, le fils à sa mère. La mère s’enferme dans le mensonge et l’illusion du bonheur. Se rend-elle compte que déjà elle reprend le rôle qu’elle espérait quitter ? Plus que de vivre pour elle et en fonction d’elle, elle se caque sur le rythme de son fils. L’apprentissage de la liberté n’est pas aisé. D’autant moins lorsque l’enfant a dû grandir trop vite, s’enfuir d’un foyer où il ne pouvait s’épanouir, son père lui reprochant d’être qui il est et frappant la mère en conséquence (de l’évocation, il est plus que question dans OU VA LA NUIT).

La mise en place est fine. Les enjeux sont lourds de conséquence tout en étant très juste. Toutefois la force première s’essouffle de manière radicale. La centralité de Rose s’épuise peu à peu, le personnage du fils gagnant en importance. Et bien qu’il soit caractérisé brillamment, l’importance qui lui est ponctuellement accordée fonctionne de manière bancale – aurait-t-il fallu trouver un équilibre ou acter d’un basculement. Provost veut-il sans doute trop en dire qu’il s’égare – néanmoins il appréhende avec perspicacité l’homosexualité (ce qui est bien rare dans le cinéma francophone). A mesure que la ligne narrative se complexifie, le film s’appauvrit. Des personnages secondaires prennent trop de place et servent de révélateurs comme autant de passe-plats : un journaliste, un inspecteur et une logeuse qui agacent.

Le trouble est exacerbé par une dynamique de genre au sein de l’hypothèse musicale. Mais avant d’être surligné, celui-ci est avant tout magistralement vécu par Yolande Moreau. Tandis que Pierre Moure donne vie à Thomas, le personnage du fils, avec une fragilité peu commune. Pour le reste la direction d’acteur est ponctuellement « théâtrale » : le phrasé et l’écriture se ressentent, ce qui est dommageable.

Autre élément assomant, la citation du film d’Alain Resnais MURIEL (OU LE TEMPS D’UN RETOUR). C’est tendre et émouvant (être confronté à Delphine Seyrig est toujours troublant)… mais à la fois difficilement intelligible – alors que le film se construit sur une base réaliste, cette séquence tient de l’illogisme – et balourd – à compter que le spectateur connaisse le film de Resnais.

Toutefois si OU VA LA NUIT s’épuise inoxarablement, il ne peut laisser indifférent.

OU VA LA NUIT
♥(♥)
Réalisation : Martin PROVOST
Belgique/France – 2010 – 105 min
Distribution : Cinéart
Comédie dramatique

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