Interview : Olivier Assayas

On 20/08/2014 by Nicolas Gilson

En mai dernier Olivier Assayas présentait SILS MARIA en compétition au 67 ème Festival de Cannes. Dirigeant Juliette Binoche, Kristen Steward et Chloë Grace Morezt, il met en scène un jeu de miroirs empli de mises en abyme fascinantes. Rencontre.

Qu’est-ce qui a motivé ce projet ? - Le point de départ, c’est Juliette Binoche. Elle m’a demandé si ça me dirait qu’on fasse un film qui serait un dialogue entre nous. Evidemment ça m’a touché parce que c’est un témoignage de confiance et d’amitié ; ça m’a flatté parce qu’elle a fait ça pour des cinéastes qui sont des amis et que j’admire – Abbas Kiarostami (COPIE CONFORME, 2010) et Hou Hsiao-Hsien (LE VOYAGE DU BALON ROUGE, 2007) – mais en même temps, j’ai le sentiment, que ce qu’elle me demande va au-delà de ça. Il y a de fait une amitié, une complicité qui remonte à RENDEZ-VOUS d’André Teschiné : le premier grand rôle qui a fait connaître Juliette Binoche et le premier film auquel j’ai été associé. Nous avions en commun ce point de départ. Au lieu de faire le travail de partir de la fiction pour aller vers Juliette, j’ai pris le chemin allant de Juliette vers la fiction.

Sils Maria - slider

Qu’est-ce qui a guidé l’écriture, le récit ? - J’ai quelque fois l’impression que l’écriture est une chose qui se fait toute seule. A partir du moment où je formule les choses comme j’essaie de les résumer, elles se déroulent. Si je pars de Juliette, je vais lui faire faire quelque chose qui est proche d’elle : elle va donc jouer son propre rôle ou celui de quelqu’un qui lui est semblable. (…) Il y a une sorte de logique qui s’impose.

Vous n’aviez pas peur du jeu de mise en abyme ? - C’était une crainte. C’est pour ça que j’ai pris le temps de dynamiser la narration, de durcir ce qui se passe dans la pièce de théâtre en le rendant très explicite et, en même temps, de construire des ambiguïtés pour que la circulation soit presque naturelle de l’un à l’autre. C’est comme si le théâtre devenait une sorte d’inconscient de la relation entre les deux femmes.

Vous confrontez Juliette Binoche à Kristen Steward. - Au-delà de la confrontation à une comédienne plus jeune, c’est tout le rapport à la modernité et à la représentation du présent : comment une comédienne qui devient une femme mûre a envie de ne pas perdre le fil dans le dialogue avec le présent. C’est plus intéressant si je vais chercher quelqu’un qui représente une image extrêmement puissante de modernité, en l’occurrence une star du cinéma américain. Si je vais chercher une jeune comédienne française confite d’admiration devant Juliette, ça n’a aucun intérêt car elle n’est pas mise en danger. En face de Kristen Steward, Juliette est obligée de vivre assez violemment les difficultés, les ambiguïtés de ce rapport au temps.

Clouds Of Sils Maria - Binoche - Steward

Il y a aussi un véritable portrait générationnel. Toutes deux actrices, Maria ou Jo-Ann (interprétée par Chloë Grace Moretz) n’ont pas les mêmes codes. - Être actrice, c’est toujours vivre deux vies parallèles : la vie quotidienne et le monde imaginaire. Plus elle a besoin de s’imprégner de ses rôles, plus elle vit deux vies à la fois. Elle est à un moment donné obligée de devenir ce rôle sur lequel elle travaille. Une comédienne plus jeune vit maintenant sur trois plans car s’ajoute à cela sa représentation médiatique. Le personnage de Jo-Ann, c’est spontanément son monde : elle se met en scène dans l’univers médiatique. Elle s’est que ça fait partie, ou presque, de son travail de comédienne. Elle est en 3D quand le personnage de Maria est en 2D.

Il y a justement une fascination de la part de Maria pour cette médiatisation. - Elle est comme tout le monde fascinée par ça et en même temps ça l’amuse. Ça fait partie de la personnalité de Joan mais pas de celle de Maria.

Le personnage de Valentine est lui entre les deux. - Elle a un rôle de traductrice pour Maria. Mais c’est aussi une question d’âge et de génération. D’une certaine façon, entre Kristen Steward qui a 23 ans et Chloë Grace Moretz qui en a 17, il y a un monde de différence. Pour Cholë, c’est spontanément son langage alors que Kristen a un rapport antagoniste, critique. Maria, ce n’est pas sa vie. Pour Valentine, c’est sa vie mais elle est au fond plus dure avec ça que ne le serait Maria.

Sils Maria

La thématique de la fascination est plurielle : Maria s’attend à ce que son assistance soit fascinée par elle et c’est plutôt le contraire qui se produit. - Ça produit une sorte d’effet de miroir mais au fond ça se fait naturellement. Dans quelle mesure, le personnage de Maria est-il fasciné par Valentine ? Est-ce que c’est dans le réel ou est-ce ce dont elle a besoin pour faire le chemin vers personnage qu’elle prépare ? Est-ce qu’elle ne se sert pas de Valentine pour comprendre le personnage ? Il y a les deux. L’ambiguïté est constante. Mais le personnage de Valentine est plus lucide car il n’y a pas d’enjeu ; elle ne va pas jouer ce personnage. Le trouble et l’attirance que l’on peut ressentir est plus réelle que celle que projette le personnage de Maria qui, se mettant dans cette situation de vulnérabilité, est anthropophage.

On retrouve dans la mise en scène, au travers de différents filtres à l’instar des lunettes que porte Kristen Steward, la dynamique des jeux de miroir. - Ce sont des choses qui se font toutes seules. Un jour Kristen est arrivée avec des lunettes et elle m’a demandé si ça me plaisait. Il y a un moment où, surtout dans un film comme celui-ci qui joue sur la circulation entre le réel et l’imaginaire, il y a des choses qu’on ne contrôle pas. J’ai tendance à être humble avec ça dans le sens où le dispositif que je crée suscite une sorte d’ouverture et d’interprétation. Tout d’un coup, tout devient signifiant. Mais je ne contrôle rien. Je suis d’ailleurs porté par une logique extrêmement primaire pour construire mes personnages. Le film fonctionne comme j’aurais voulu qu’il fonctionne mais ce qui me plait c’est qu’il y a une dimension dont je suis ravi qu’elle m’échappe.

Une forme de fascination pour la nature prend également place, avec, à nouveau, un film dans le film. - Ça me donnait, d’une façon assez mystérieuse, la circulation entre le passé et le présent. En général, la nature c’est ce qui en bouge pas. En l’occurrence le film d’Arnold Frank qui renvoie aux origines du cinéma apporte une mise en perspective. Tout d’un coup le paysage est habité par quelque chose : l’histoire du 20 ème siècle avec ses ambiguïtés. Ce paysage est tout sauf neutre. Il est également habité par des choses maléfiques ce qui m’aidait à marquer cette espèce de menace.

Festival-de-Cannes-2014-Sils-Maria-Assayas

Vous travaillez avec Chanel ce qui vous permet de mettre en scène une dualité intrinsèque à l’identitaire de Maria et de Jo-Ann : l’un est égérie de la marque, l’autre cliente. - Je me sers des outils que j’ai. Il se trouve que Chanel nous a soutenu – mais ça tient au fait que Karl Lagerfeld aime mes films. Pour acter du fait que c’est une star, il me fallait qu’une marque l’habille. Comme Chanel nous a aidé, j’ai pris le truc au pied de la lettre et j’ai fait quelque chose de complètement littéral : travailler avec un photographe et une assistante de chez Chanel, ça a donné une réalité à une scène qui aurait pu être anecdotique. Je lui donne plus de résonance et de vérité. L’accessibilité aux vêtements et aux accessoires de la marque nous a, à la fin, été utile pour le caractère bling-bling du personnage de Jo-Ann. Les films, ce sont des organismes vivants : quand quelque chose résonne dans le fil, il faut le laisser se déployer.

Vous faites presque un portrait de l’évolution de la société – tant sur un plan culturel que des médias. - Mes deux précédents films se passent dans les années 1970, du coup j’ai eu beaucoup de plaisir à faire un film qui se passe dans le présent, avec des gens qui vivent ce qu’on vit. Du coup, j’ai constamment eu envie d’avoir un regard sur le monde du présent.

Derrière le portrait d’une actrice, vous esquisser avant tout celui d’une femme que vous rendez universel. - Ce qui m’intéressait, ce n’état pas faire un film sur une comédie mais sur ce qu’est le travail d’une comédienne. Et il s’agit d’un travail sur l’humain : être obligée de partager les préoccupations d’autrui ; être constamment dans une compréhension de soi tout en trouvant la vérité d’autrui. Au fond, ce que vit le personnage de Maria, c’est un rapport à l’humain qui se rejoue selon les générations. La question n’est pas celle de l’âge, mais qu’au fond, selon chaque génération, on vit dans des imaginaires qui ne sont pas les mêmes.

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Sils maria - affiche

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