Nymphomaniac – Vol 1 & 2

On 01/01/2014 by Nicolas Gilson

De l’ambitieux projet de Lars Von Triers, tout a été dit et son contraire. NYMPHOMANIAC, dans sa version « commerciale », prend in fine la forme d’un film scindé en deux volumes et la découverte du seul premier volet peut dès lors être source d’une puissante frustration. Le désir du réalisateur de recourir à une sexualité explicite est ici réduit à quelques rares plans à caractère pornographique qui ponctuent les deux volumes de manière bien éparse. Mais à l’heure de l’exploitation du film, le « director’s cut » est annoncé… Bref, le sulfureux teasing continue.

Nymphomaniac - vol 1 - chapter 5

« I can’t feel anything »

Ecroulée dans une ruelle, le visage et le corps marqués par les coups, Joe (Charlotte Gainsbourg) refuse que Seligman (Stellan Skarsgard), qui la découvre, appelle une ambulance ou la police. La seule chose qu’elle désire, c’est une tasse de thé avec du lait. L’homme la lui offre et elle lui conte le récit qui l’a conduite à cette mésaventure. Au fil d’une conversation nourrie de digressions et de commentaires, Joe se livre et lève le voile sur sa nymphomanie autoproclamée.

La prouesse du film est le principe narratif sur lequel il repose. Lars Von Triers construit son scénario sur base de contagions et de contaminations où le récit crée son propre sens et sa propre logique. Il voyage entre plusieurs registres narratifs ponctuant la trame générale d’un humour souvent délectable aussi efficace que plein de sens. Si la dynamique repose essentiellement sur le principe d’un flash-back mettant en scène le récit de Joe, au fur et à mesure que le dialogue s’établit, les commentaires, les comparaisons et les digressions qui le ponctuent prennent plusieurs formes. Ainsi au fil de son développement la narration se complexifie tout en retournant continuellement vers le dialogue qui en est le moteur.

Nymphomaniac - Joe et Seligman

Si cette suprématie du dialogue n’est pas sans conséquence tant elle conduit à une perpétuelle mise à distance, elle permet d’assoir la maîtrise dont témoigne les protagonistes sur le récit et son évocation.

L’espace au sein duquel l’échange s’installe, lieu constitutif à l’identitaire de Seligman (un personnage à bien des égards double cinématographique de Lars von Trier), participe au même mouvement. Ainsi les objets qui entourent Joe, au même titre que les réflexions de l’homme qui l’écoute, lui permettent d’alimenter l’histoire qu’elle livre peu à peu et s’avèrent vecteur de sens. Aussi la curiosité de la femme pour un détail sur le mur en guide la mise en place. C’est un appât de pêche à la mouche permet d’annoncer son éveil à la sexualité : un objet loin d’être anodin puisqu’il s’agit d’une mouche spécifique, une nymphe.

« You can’t make an omelette without breaking a few eggs »

Le récit est chapitré : les deux volumes se subdivisent en huit segments précédés d’une introduction. Le premier volume, qui se concentre sur la jeunesse de la protagoniste, est comportent cinq chapitres. Si Lars Von Trier y met en scène la prise de conscience de son sexe par la protagoniste, l’ensemble apparaît bien vite anecdotique tant le récit, dans sa globalité, est elliptique. Sur ces cinq premiers chapitres, seul le dernier n’est pas purement épisodique. La naissance du désir nymphomane de Joe (Chapter 1 : The Compleat Angler), l’évocation de ses sentiments amoureux (Chapter 2 : Jérôme), la mort de son père (Chapter 4 : Delirium) et l’illustration de la prise de distance qui qualifie ses rapports aux hommes (Chapter 3 : Mrs. H) ont beau comporter de nombreux clins d’yeux et d’être parsemés de vérités qui tiennent à coeur au réalisateur qu’ils ne font qu’illustrer quelques facettes de la sexualité de la jeune femme qui demeure au final obscure et inatteignable. L’ultime chapitre du premier volume (Chapter 5 : The Little Organ School) a toutefois l’intérêt d’illustrer la caractère polyphonique de son appétit sexuel et tend, enfin, à l’approche du sujet qui donne son titre au film. Et si à nouveau l’anecdotique prend le dessus, au travers de la comparaison à la polyphonie musicale, sur base d’un prélude de Bach, le ressenti de Joe n’est alors plus seulement évoqué mais pleinement transcendé.

Nymphomaniac - Vol 2 - Chapter 6 - The Slient Duck

Le second volume suit la même logique scénaristique. Les trois derniers chapitres sont eux aussi composés d’anecdotes qui ne livrent qu’un prisme de la sexualité de Joe mais qui permettent de lever quelque peu le voile sur sa personnalité.

En quête des sensations perdues et prête à aller de plus en plus loin pour les retrouver (Chapter 6 : The Eastern and The Westen Churh – The Silent Duck), Joe fait face à elle-même (Chapter 7 : The Mirror) avant de révéler le contexte de son agression (Chapter 9 : The Gun). En prenant le temps de développer les enjeux évoqués, Lars Von Trier sort peu à peu de l’anecdotique et se concentre sur le trouble qui habite Joe. Toutefois, bien qu’il parvienne à montrer la force de caractère de la protagoniste ainsi que les failles qui la perturbent peu à peu, sa nymphomanie demeure théorique voire iconique. Le réalisateur pousse-t-il plus avant un questionnement sur la genrification masculin/féminin qu’il livre, au travers du seul dialogue, une réflexion dépourvue de finesse.

« Fill all my holes (please) »

Si tout au long des deux volumes de NYMPHOMANIAC Lars Von Trier assène quelques coups bien placés, en insufflant des réflexions sur la société et son fonctionnement – les personnages de Joe et de Seligman devenant ainsi autant de projections de lui-même – il sombre inéluctablement vers une autoréférentialité proprement assassine. Ainsi alors que de nombreux éléments dialogiques semblent mettre en lumière ses propos ou les thématiques qu’il a jusqu’à présent abordé au cinéma, il rejoue une séquence de ANTICHRIST avec pour conséquence une radicale mise à distance. Joe est-elle une autre facette de l’héroïne maléfique qui castre son conjoint avant de s’exciser, que le rôle est tenu par une même actrice que recouvre alors son statut tandis que le spectateur se sent proprement manipuler.

uma-thurman-Mrs-H-Nymphomaniac-vol1-Chapter3

D’entrée de jeu, Lars von Trier joue avec les attentes du spectateur. Il le confronte ainsi au noir absolu sur lequel s’inscrivent peu à peu des sons qui excitent ses sens. Bientôt visualisées, les sources sonores deviennent un prétexte à un ballet visuel pour le moins esthétisant et hypnotique conduisant à la lente découverte de la protagoniste. Le réalisateur, marionnettiste manipulateur, joue alors déjà de contraste en recourant à la musique de Rammstein.

Son approche esthétique lie à nouveau un hyper réalisme au sein duquel la présence de sa caméra se ressent amèrement et une esthétisation tout à la fois gratuite et grandiose. Lars von Trier compose ainsi de sublime tableaux ou exacerbe la nervosité de ses protagonistes par le biais d’effets de zoom ou de cuts plus attendus que déstabilisants auxquels il ne confère pas un sens nouveau. Recoure-t-il a ses recettes habituelles qu’il joue cependant ponctuellement avec les possibilités offertes par la logique narrative.

Bien que chaque chapitre soit marqué par un intertitre dont le graphisme se module en fonction de son contenu narratif, hormis le passage purement esthétisant au noir et blanc du chapitre 4 (Delirium), la réalisation ne suit que très peu cette logique Lars von Trier préférant penser son approche en fonction des scènes et non du caractère séquentiel du scénario. Il illustre ainsi les digressions et les commentaires par le biais d’images documentaires ou fictionnelles, par des « projections » très artificielles de l’imaginaire de Seligman ou encore par une subdivision de l’écran afin d’attester de la polyphonie évoquée au chapitre 5. Il emploie tout à la fois la musique de manière ingénieuse à l’instar du prélude de Bach et selon un systématisme déplaisant lorsqu’elle revient en leitmotiv exacerber le trouble de Joe dans le second volume.

Nymphomaniac-Vol 2 - Chapter 6

La sexualité devient-elle secondaire que le caractère explicite de sa représentation ne trouve, dans cette version pour le moins, pas de réel sens au volume premier tandis qu’elle n’est qu’illustrative au second. Ne parvenant pas à fondre le spectateur au désir sexuel de son héroïne, Lars von Trier semble employer la pornographie pour illustrer son seul épuisement.

Si une cruelle impression de superficialité se fait sentir, l’acuité avec laquelle le réalisateur dirige ses acteurs est sidérante. Interprétant Joe jeune, Stacy Martin est proprement troublante tandis que Charlotte Gainsbourg est magistrale. Chaque personnage prend vie avec force n’ait-il qu’une réplique ou révèle-t-il son caractère en croquant à pleine bouche dans un gâteau. Uma Thurman en Mrs H., dans une séquence diablement bien écrite et dont la mise en scène est brillante, est époustouflante tandis que Jean-Marc Barr est décontenançant dans le rôle d’un homme mis à nu par Joe.

nymphomaniac affiche

NYMPHOMANIAC – Vol 1
♥♥(♥)
Réaliation : Lars von Trier
Dannemark / Allemagne / Belgique / France – 2013 – 119 min
Distribution : ABC Distribution
Drame

nymphomaniac- poster

NYMPHOMANIAC – Vol 2
♥♥
Réaliation : Lars von Trier
Dannemark / Allemagne / Belgique / France – 2013 – 125 min
Distribution : ABC Distribution
Drame

Nymphomaniac - Volume 1 - Chapter 1

Nymphomaniac - vol 1 - chapter 2 - Jérôme

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