Nadine Labaki : Entrevue

On 09/10/2011 by Nicolas Gilson

Rencontre avec Nadine Labaki venue au FIFF à Namur pour présenter son film ET MAINTENANT ON VA OU ? et repartie avec 3 prix : la Bayard d’Or du Meilleur Film, le Bayard de la Meilleure comédienne remis à l’ensemble des actrices et le Prix du Jury Junior.

Votre film se construit comme un conte. Est-ce que cette idée est apparue d’emblée ?

Non. L’idée du conte est venue de la volonté de rendre le film plus universel. Ce problème n’est pas spécifiquement libanais : cette guerre – ou cette discorde – aurait pu se passer entre deux familles, deux voisins, deux frères. On voulait parler de la guerre fratricide. Cette animosité entre les gens, je la sens partout, même dans un pays où il n’y a pas la guerre. C’est une envie de rendre les choses universelles, de ne pas les relier au Liban, et dans le film le pays n’est jamais cité. Cela commence d’ailleurs par cette phrase « Cette histoire je vais la raconter à celui qui veut l’écouter » comme si on disait « Il était une fois ». L’envie d’en faire un conte est venue en cours de route.

On propose par cette phrase au spectateur d’adhérer ou pas à l’histoire.

Oui, avec un jeu très réaliste des acteurs, pour la plupart non professionnels, pour justement rendre les choses plus réelles. Malgré la forme du conte, l’envie est de donner l’impression au spectateur qu’il regarde des gens qui lui ressemble, qu’il puisse s’identifier plus facilement. C’est une envie de jongler entre les deux.

Comment s’est alors passé le casting ?

Le casting ne s’est pas fait de manière traditionnelle. Il y a des gens que j’ai croisé moi-même dans la rue, à qui j’ai demandé de jouer et qui ont accepté. C’est un processus long, assez compliqué. Je choisis les personnalités qui me semblent intéressantes. Je les revoie, on discute… Ce n’est pas très structuré comme manière de travailler.

Le sujet, engagé, du film incite-t-il ces gens à participer au film ou, au contraire, les conduit-il à avoir des réticences ?

Je pense que c’est une envie. Tout le monde a eu envie de participer à cette histoire-là parce qu’il y a un ras-le-bol collectif face à ce qu’il se passe. Une envie de dire « ça suffit ». Une envie de vivre normalement. Évidement il y a quelques réticences au début mais après c’est ma manière de les convaincre.

Vous êtes trois à avoir travailler au scénario, comment cela s’est-il déroulé ?

On travaille ensemble. On est des amis très proches : on discute, on parle de tout de rien, mais ensemble.

Dans le film vous osciller entre les genres, on est tantôt proche de la comédie musicale, tantôt proche du drame. Comment dosez-vous cela ?

Je ne sais pas. Je pense que c’est inconscient comme dosage. On fait les choses d’abord en écriture de manière naturelle, simple, sans trop de prise de tête. Ce sont des choses que je ne comprends parfois qu’après, qui sortent de manière naturelle, sans analyse. Ce dosage – j’espère qu’il est réussi – se fait naturellement.

Vous décidez des modulations esthétiques en amont ou est-ce au moment du tournage en fonction des séquences ?

Dans ce cas en particulier – parce qu’on a tourné très vite, avec beaucoup d’acteurs et qu’il y avait beaucoup d’improvisation – cela se décide aussi durant le tournage, au fur et à mesure que l’on avance. Ce n’a pas été découpé avant. Parce que je n’ai pas eu beaucoup de temps avec mon chef opérateur et parce que le tournage s’est fait rapidement. Il y a des choses qui se sont faites, aussi, naturellement sans trop de réflexion. Ce n’est pas toujours bien mais il faut aussi s’adapter.

Où avez-vous tourné le film ?

On a tourné dans trois villages différents parce qu’il fallait trouver un village qui soit encore préservé de l’invasion du béton, comme il s’agit d’un village isolé, donc loin de le modernité. Et c’était difficile à trouver. C’était très loin et difficile à porter parce que c’était tout un village qu’il fallait faire vivre. Des fois on tournait des scènes avec une centaine de personnes, pour la plupart non professionnelles, donc c’était très lourd.

Aussi en ce qui concerne les autorisations ?

Au Liban ce n’est pas très compliqué. On est un pays qui n’est pas habitué à tourner des films car il n’y a pas d’industrie (cinématographique). Quand un film se tourne, il y a comme une impulsion collective de vouloir faire aboutir ce film. Du coup les choses se font un peu dans le désordre car on est pas habitués à la structure. Cela a aussi son charme. Ma manière de travailler est elle aussi un peu désorganisée parce que j’improvise beaucoup avec les acteurs pour garder la spontanéité des répliques. Donc c’est un chaos… qui me convient.

Vous mettez en scène une dualité homme/femme. Est-ce une exagération nécessaire ?

Je pense qu’il fallait l’exagérer pour faire aboutir cette envie de changer les choses. Cela ne se passe pas toujours comme ça. Ce n’est pas une envie de dire « les hommes sont des cons, les femmes sont pacifiques ». C’est la volonté de montrer l’absurdité d’une situation et, qu’on le veuille ou pas, ce sont toujours les hommes qui font la guerre. Donc il fallait le montrer. Comme il était nécessaire de montrer une prise de conscience de la souffrance de ces mères. Souvent on n’est pas conscient de ce que la prise d’armes engendre comme souffrance chez les autres aussi. Le fait que ce soit un conte fait passer les choses.

Vous décidez de magnifier le souffrance. Notamment dès la scène d’ouverture où la musique se mélange au gestes qui créent une propre musicalité. L’idée de la chorégraphie est venue à quel moment ?

Très tôt, dès l’écriture. C’est à force d’en parler que je comprends pourquoi j’ai fait cette scène-là. C’est comme un hommage que j’ai voulu faire à toutes ces femmes que je connais qui portent le deuil jusqu’à maintenant, une vingtaine d’années plus tard, que j’ai vu se comporter de manière tellement violente face à la mort d’un proche durant la guerre. Ce sont des femmes que j’ai vu se frapper, se cogner la tête contre les murs, s’arracher les cheveux ou les habits. C’est un rituel qu’on a chez nous, une lamentation. On a voulu créer des gestes très simples qui, exécutés d’une manière collective, pouvaient véhiculer une émotion.

Des chansons prennent place dans le film. S’agit-il de chansons originales ?

Ce sont des chansons originales composées par mon mari qui est le compositeur de la musique du film dont les paroles ont été écrites par une amie. C’est une envie de développer cette expression « autre » que la langue, que le langage. Cela ramène aussi à l’aspect du conte que l’on voulait développer.

Est-ce que vous définiriez comme une cinéaste des femmes ou de la féminité.

J’essaie d’être une cinéaste tout court. J’écris sur les femmes parce que je suis une femme, simplement, et parce que, maintenant, je suis une mère. Et je pense à ma responsabilité en tant que femme, en tant que mère, dans ce monde, dans la société dans laquelle je vis et dans laquelle j’ai envie que mon fils grandisse. C’est mon apport, comment je pourrais changer les choses. Et donc je parle des femmes parce que je me sens vraie.

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