Interview : Nabil Ayouch

On 13/10/2015 by Nicolas Gilson

Après y avoir notamment remporté le Prix Spécial du Jury pour LES CHEVAUX DE DIEU en 2012, Nabil Ayouch était de retour au FIFF de Namur pour y défendre MUCH LOVED. L’occasion d’évoquer tant la genèse de ce film coup de poing que son caractère réaliste. Rencontre.

Quelle a été l’origine de MUCH LOVED ? Pourquoi aborder, aujourd’hui, ce sujet ? - La genèse du projet a été une rencontre avec quatre prostituées à Marrakech. J’ai souhaité rencontrer des femmes qui vivent et travaillent dans ce milieu. Je pensais que ça allait être assez compliqué et finalement, assez rapidement, je suis tombé sur ces quatre femmes qui ont été d’accord de me rencontrer mais surtout ont ressenti un besoin pressent de libérer leur coeur, de se vider – c’est bien le mot – et de me dire leur réalité. Cette phase d’écoute a duré un an et demi et a nourri la volonté de faire ce film et le regard que je portais sur elles.

Le film présente un caractère organique. Comment en avez-vous construit le scénario ? - Je l’ai construit au fil des rencontres avec des bouts d’histoires comme un puzzle qui s’assemblait petit à petit, des bouts d’histoires qui me touchaient plus particulièrement que d’autres : des femmes que j’avais en face de moi et qui libéraient des émotions, qui provoquaient aussi, en moi, d’autres formes de sensation, qui me mettaient dans des états très différents me donnant l’envie d’abandonner tant c’était dur. Des visages commençaient à se dessiner à travers ces bouts d’histoires.

Nabil Ayouch, réalisateur de 'Much Loved'

Ensuite, il y a eu la rencontre avec les actrices qui orbitent dans le milieu de la prostitution même si elles ne se prostituent pas elles-mêmes. Elles sont arrivées avec cette forme de vérité et avec une personnalité très affirmée. J’ai eu envie de finir de dessiner les personnages en fonction de le rencontre des actrices et de leurs personnalités qui, mis à part Loubna Abidar, n’ont jamais joué.

Comment les avez-vous convaincue de jouer dans votre film ? - Je n’ai pas eu envie de les convaincre, j’ai eu envie de les entendre. Je leur ai expliqué le film, le projet et la manière dont je voulais le faire et surtout les raisons pour lesquelles je voulais le faire. Je leur ai dit qu’il ne serait pas facile à porter et qu’il y aurait un après. J’ai voulu être sur qu’elles étaient motivées et qu’elles faisaient ce film pour les bonnes raisons.

Quelles sont justement ces bonnes raisons ? - Donner une parole, une voix à ces femmes qui dans une société où elles donnent tellement sont quasi invisibles et inaudibles.

Vous montrez une société hypocrite, qui se refuse à les voir. - Oui. Une société qui fait preuve d’un aveuglement volontaire, d’une forme d’hypocrisie, face à des femmes qui en sont pourtant les piliers, qui y jouent un rôle majeur.

L’approche a un caractère direct, les barrières de la fiction semblant s’effacer. Comment avez-vous construit cette approche ? - J’ai tenté de faire une sorte de plongée anthropologique. Il fallait qu’on ressente très profondément la réalité de ces femmes ; que ça nous fasse bouger des lignes de force. Il fallait par exemple qu’on soit avec elles dans cette soirée au début du film qui est, pour moi, d’une violence inouïe. L’idée a été de construire un espace de liberté pour elles, pour pouvoir s’exprimer. Ça s’est beaucoup travailler en amont. Durant la préparation on a beaucoup travaillé sur le corps, les attitudes, la gestuelle, l’intériorité… On est allé chercher les choses très profondément pour construire des personnages. Après, on a essayé d’attraper au plus près les visages, les détails qui racontent beaucoup et qui donnent ce sentiment d’ultra réalisme.

Nabil Ayouch, réalisateur de 'Much Loved'

Les hommes sont également présents à travers l’ensemble des personnages féminin, le film devenant un réel miroir d’une société quelque part abandonnée par eux. - Il y avait très clairement cette volonté de montrer que les hommes ne jouent pas leur rôle vis à vis de ces femmes dans cette société, que ce soit en tant que père, en tant que frère ou en tant qu’amant. Ils ne sont pas là ou, en tous cas, n’apportent pas à ces femmes ce qu’elles attendent. A part un personnage, celui de Saïd, le chauffeur, qui, lui, est une belle âme. Il est un guide et compense justement ces manques, ces absences par ce qu’il leur apporte. Au-delà de ça, il y a les clients qui n’ont forcément pas le bon rôle parce qu’ils sont le substrat de toute cette frustration sexuelle accumulée et qui ressort de façon négative, si pas violente.

La pluralité des visages de la prostitution prend notamment la forme de la prostitution masculine et infantile. Vous montrez également les relations qui se tissent entre prostitué.e.s et le regard porté sur ces formes plurielles de prostitution. - Il y a une misère autour d’elles que j’avais envie de montrer, qui fait partie de leur vie. Il ne s’agit pas de faire un catalogue des misères mais de dire que ces femmes évoluent dans un certain environnement qui est constitué d’une faune de personnages pour qui la vie est compliquée – parfois beaucoup plus que pour elles. Que ce soit ce travesti ou cet enfant, qui sont dans d’autres formes de prostitution, avec lesquels nait une idée de solidarité, ils vont faire appel à l’humanité de ces femmes. On le voit notamment lorsque Noha a cette discussion avec un petit enfant : il y a quelque chose qui la blesse énormément et que je voulais montrer.

Lorsqu’une de vos protagonistes découvre que son client saoudien est homosexuel, elle s’en sent salie et lui reproche de lui manquer de dignité comme s’il y avait un rapport de hiérarchie entre homosexualité et prostitution. - Ce n’était pas un rapport de hiérarchie, c’est vraiment l’idée dune forme de dignité bafouée. Cette femme, dans ce rapport tarifé avec cet homme, y croit ou, du moins, il fait en sorte de la faire croire en quelque chose. À un moment, quand elle se rend compte qu’il est homosexuel ou qu’il a ces attirance homosexuelles, sa part de féminité est blessée, touchée. C’est ce qu’elle exprime quand elle lui dit qu’il a blessé sa dignité.

Vous filmez les rues de Marrakech avec un regard quasi documentaire. Pourquoi ? - Marrakech est joue un rôle important dans le film. C’est un ville qui donne beaucoup – des clients, de l’argent, de la sueur – et qui prend énormément. Elle est assez vampirisatrice. Je voulais montrer le voyage de ces femmes à l’intérieur de cette ville. Que ce soit un voyage descriptif ou narratif qui, à travers des petites scènes de la vie quotidienne, décrit l’environnement dans lequel elles vivent et évoluent ; ou que ce soit quelque chose de plus intérieur, la nuit par exemple en sortant de boîte, où, à travers un espace fermé, on voit aussi le rapport de ces femmes à cette ville-là.

Much Loved Affiche Belge

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