Nabil Ayouch : Entrevue

On 12/02/2013 by Nicolas Gilson

Après sa sélection au Certain regard du festival de Cannes en mai 2012, LES CHEVEUX DE DIEU de Nabil Ayouch a notamment été programmé en compétition au FIFF de Namur en octobre où le réalisateur était présent et où le film a reçu le Prix Spécial du Jury, une mention pour ses comédiens et le Prix du Jury Junior. Rencontre.

Qu’est ce qui est à l’origine de votre film LES CHEVAUX DE DIEU ? – Le départ, c’est un choc, au lendemain des attentats, pour moi comme pour l’ensemble des Marocains. C’est une chose à laquelle on se s’attendait absolument pas. On est un pays traditionnellement très tolérant où les races et les religions cohabitent plutôt bien depuis des siècles. Et j’ai eu l’envie, un cri du coeur, assez irrépressible de prendre une caméra et d’aller à la rencontre des victimes. Ce qui a donné un documentaire d’une quinzaine de minutes et surtout un arrière-goût d’inachevé qui a mûri avec les temps jusqu’à ce que je comprenne que les victimes étaient des deux côtés. Je suis retourné dans ce quartier de Sidi Moumen (un bidonville à Casablanca). J’ai commencé avec un scénariste l’écriture d’une histoire. Et, un an après avoir commencé l’écriture d’un scénario, j’ai appris qu’un livre qui allait sortir racontait la même histoire. J’ai demandé à le lire, l’auteur m’a envoyé le manuscrit avant même qu’il ne soit terminé. Et j’ai trouvé dedans toute l’histoire humaine que j’avais envie de raconter. Et donc d’une écriture de scénario, ça s’est transformé en une adaptation faite par Jamal Belmahi.

Dès l’ouverture, on sait vers quelle fin tend le film grâce au dialogue en voix-over. – C’était voulu parce que l »enjeu du film ce ne sont pas les attentats eux-même. Donc forcément, c’est ce qui va pousser les protagonistes à commettre ça qui va m’intéresser et parmi ces éléments il y a le fait qu’ils se sentent rejetés. Il y a aussi ce rapport de rivalité entre les deux frères : il y a une admiration de l’un par rapport à l’autre pendant toute une partie du film, puis il y a une incompréhension et on entre ensuite dans un rapport de rivalité. Tous ces rapports humains m’intéressent. L’amitié aussi. Le questionnement qu’ils ont, ce soir-là, avant d’y aller, est pour moi important parce qu’il raconte tout : il dit tout sur les doutes, sur les interrogations, sur les raisons qui les poussent à y aller.

Vous essayez de comprendre une situation sans porter le moindre jugement. - C’est très difficile de juger. On peut condamner évidemment. Il y a la nécessité d’essayer de comprendre ce qu’il y a à comprendre – car des choses qui nous échapperons forcément – et d’essayer d’apporter un peu de nuance là où on a très souvent tendance à associer kamikaze à misère sociale – parce que si c’était le cas, il y aurait beaucoup de kamikazes sur terre.

L’enfance a une grande importance. - L’enfance est un élément fondateur, c’est là où se construisent aussi toute une série de micro-traumatismes qui ont une influence sur la vie d’adulte ensuite.

La violence est très présente. - Oui, une violence d’ailleurs plus mentale et verbale que physique parce que la violence physique, on l’a partout. Mais ici on a une autre forme de violence : on a un isolement, un enfermement et l’impression qu’on tourne en rond, que l’on ne peut pas s’en sortir. Et ça rend plus que violent. Ça rend désespéré, hargneux, sans aucune fenêtre sur le monde. Donc forcément ça peut engendrer toute une série de comportements extrêmes car il n’y a pas de liens, il n’y a pas de nuances identitaires, culturelles dans ces quartiers.

Il n’y a pas de cadre. La cellule familiale est dépassée par la situation. - C’est souvent le cas. Dans ce que j’ai pu observé en tous cas, un des facteurs qui pousse ces gamins à l’isolement et à se laisser attraper par ces gens qui les manipules ensuite c’est une absence d’autorité. Il n’y a aucune autorité de l’Etat qui les a abandonnés la plupart du temps et il n’y a pas de père – le trait commun c’est un père mort, un père absent, un père divorcé, fou. Ce sont des piliers en moins et ça a un rôle fort dans la construction.

Autant vous adoptez un point de vue neutre, autant les protagonistes se condamnent. - Je ne sais pas s’ils se jugent mais il y a des regards qui sont portés par eux, entre eux. C’est un écosystème qui fonctionne avec ses règles, ses codes. Et forcément ce n’est pas simple d’être le fils d’une prostituée quand on vit dans un monde aussi clos. Ce qui est sûr, c’est qu’ils s’observent.

Le grand frère se retrouve obligé de prendre la place du père. - Dans ce type d’environnement un peu rude, un peu sauvage se sont souvent des rapports protecteurs. On a comme ça un rôle qui dépasse très souvent celui qui nous incombe. Le grand frère est plus qu’un grand frère, c’est un caïd d’abord, un père ensuite car il n’en a pas et puis il devient un modèle – quand il est voyou et quand il devient islamiste également. Bien sûr que son frère a envie de lui ressembler et ensuite de le dépasser.

Cette absence de cadre permet à l’islamisme de s’immiscer dans le bidonville. - Quand l’Etat ne remplit plus son rôle, quand la structure familiale explose – et elle est très importante dans ces pays-là –, quand il n’y a pas de système de santé par exemple ou quand il n’y a pas de système éducatif qui tient la route, des gens viennent et prennent cette place. En l’occurrence des islamistes radicaux. Dans ces quartiers-là, qui sont un terrain particulièrement fertile, quand les gens n’ont, par exemple, pas d’argent pour acheter un mouton pour la fête de Laid, ils proposent de leur en acheter un et cela crée un lien de subordination, de dépendance. Et ainsi de suite, à tous les niveaux. On le voit bien dans le film : la famille que les protagonistes n’ont pas se trouve reconstituée par les islamistes. C’est une deuxième maison qui prend la place de la première.

Comment avez-vous appréhendé la mise en place qui transcrit cela ? – C’est le fruit d’observations et des discussions que j’ai pu avoir avec des sociologues et des anthropologues marocains qui m’ont beaucoup parlé de leur manière de procéder. Ils sont à la fois intégratifs – ils vont chercher les gens, ils repèrent les faiblesses et les failles – et puis ils laissent venir. Il n’y a pas, comme on pourrait l’imaginer, une espèce de bourrage de crâne ou d’insistance. Tout cela vient et se construit comme un puzzle, extrêmement lentement. Tout cela s’appuie aussi sur une série d’éléments qui sont liées au quotidien, qui sont des tout petits détails jusqu’à des choses plus importante comme la géo-politique mondiale qui est un argument très fort. Ils procèdent vraiment par petites touches, sans forcer. Si vous avez envie d’attirer un chat vous n’allez pas lui courir après, vous allez le laisser venir à vous et une fois qu’il vient à vous, c’est fini, vous pouvez lui faire faire ce que vous voulez.

Nombreuses sont les scènes qui se répondent, à l’instar du football qui revient ponctuellement et qui marque l’évolution à travers l’action. - Le football a quelque chose d’extrêmement important dans leur vie de tous les jours. C’est un ascenseur social et la possibilité, pour certains, de sortir de ce quartier. C’est une façon aussi de laisser sortir les choses qu’ils n’ont pas la possibilité d’évacuer. Ça fait partie des choses qui comptent, des choses qui les construisent quand ils sont gamins. Et ça fait partie de ce qu’on retrouve plus tard quand ils deviennent islamistes.

Une des grandes absences, c’est l’éducation. - C’est une des grandes failles, c’est le principal problème au Maroc. Il y a 50% d’analphabètes. Et il y a une faillite totale du système éducatif à laquelle on assiste avec impuissance et avec beaucoup de douleur parce qu’on se rend compte que, depuis la fin du protectorat, on a essayé de partir dans plusieurs directions mais malheureusement jamais dans la bonne. Le résultat est ce qu’il est aujourd’hui : l’absence d’infrastructure au niveau scolaire et surtout de système d’enseignement, qui laisse à la marge beaucoup de gens, qui quand il apprend, apprend mal parce qu’il n’apprend pas à réfléchir ni à avoir un esprit critique.

Version longue de l’interview publiée dans « Le Quotidien » du FIFF (www.fiff.be).

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