Critique : Mustang

On 02/08/2015 by Nicolas Gilson

Saisissant portrait que MUSTANG au fil duquel Deniz Gamze Ergüven interroge la place de la femme dans la société turque et met en scène sa résistance, coûte que coûte, au travers d’une héroïne qui n’incarne rien de moins que l’espoir du changement. Le récit prend-il place dans un village reculé qu’il se révèle universel et devient celui de toute émancipation. Un premier long-métrage aussi splendide qu’intelligent : éblouissant.

C’est comme si tout avait changé en un clin d’oeil.
Nous étions bien, puis tout s’est transformé en merde.

Dans l’allégresse du début de l’été, Lale (Günes Sensoy) rentre de l’école avec ses quatre grandes soeurs. Les jeunes files font le chemin accompagnées de quelques garçons avec qui elles partagent une complicité joviale, s’attardant sur la plage avant de flâner dans un verger. Mais la légèreté de leur comportement n’est pas sans conséquence. Leur irradiant entrain est brisé en un instant lorsque l’accueil de leur grand-mère se veut glacial. La rumeur a précédé leurs pas et il faut éviter tout scandale. La liberté inculquée jusqu’alors se brise tandis que leur maison se meut, peu à peu, en prison.

Mustang 2

Introduisant le récit avant de le ponctuer, la voix de Lale esquisse l’hypothèse de la narration. Quelques mots suffisent à attiser notre curiosité tout en glaçant notre échine : « C’est comme si tout avait changé en un clin d’oeil. Nous étions bien, puis tout s’est transformé en merde ». Quelques mots qui contrastent avec l’énergie de la séquence d’ouverture où nous découvrons les cinq soeurs. La plus jeune enserre sa maîtresse d’école avant d’épouser la vitalité des autres. L’insouciance et la candeur de leurs gestes annihilent tout interdit : galopant avec des garçons de leur âge, les filles ne souffrent d’aucune morale. Le jeu traduit une pleine complicité ; une frivolité chaleureuse. « Nous étions bien », comme le dit Lale. Alors dans un jardin d’Eden, elles cueillent quelques pommes et croquent dedans avec la même gourmandise qu’elles mordent dans la vie. « Puis tout s’est transformé en merde ».

Après cela, les portes de la maison ont toujours été fermées

De retour chez elles, les filles sont attendues par leur grand-mère qui leur inflige une correction. Au su de leurs agissements, elle est comme folle. Les filles font front. En vain. Lale tente-t-elle de confronter leur aïeule à l’étroitesse de son raisonnement que sa réaction la laisse d’autant plus interdite. La rumeur a déjà fait son chemin, la grand-mère n’a d’autre choix que de les protéger et de s’assurer de leur vertu.

Dessinant avec économie leur réalité familiale, Deniz Gamze Ergüven transcende en quelques scènes les enjeux abordés. Avec l’introduction de la figure de l’oncle, la cellule familiale devient un plein miroir de la société – turque, mais pas uniquement. L’homme condamne-t-il le comportement des filles sans chercher à les écouter qu’il culpabilise la grand-mère. Puisque la parole n’a aucune valeur et que seul compte le jugement extérieur, l’oncle emmène les filles à l’hôpital car leur virginité est en cause… Il faut agir : faire taire la rumeur, l’étouffer, la contrer. Château de l’imaginaire, la maison familiale se meut en prison.

Mustang 1

L’évolution narrative nous confronte à l’assujettissement des filles, à leur objectualisation. Une dépersonnalisation qui est envisagée comme le gage de leur épanouissement. Le quotidien se meut à mesure qu’elles apprennent à être de parfaites ménagères, effacées derrière des robes « couleur merde ». La différence d’âge entre les filles assoit une réalité plurielle : les plus âgées doivent être mariées, les autres sont en sursis. Mais peut-on priver un être de la liberté à laquelle il a gouté ; à laquelle on lui a donné goût ? Peut-on tuer sa personnalité ?

Est-ce parce qu’elle est la plus jeune que Lale réagit avec plus de fougue que les autres ? Une énergie qui anime son discours, commentant les chroniques de sa propre histoire et leur insufflant une émotion d’autant plus contagieuse. Si la jeune protagoniste s’impose comme figure centrale, le scénario permet d’envisager le ressenti (et la personnalité) de ses soeurs mais aussi de leur grand-mère, sans pour autant se distancier du regard de l’enfant – est-elle à même d’évoquer ce dont elle n’a pas été témoin, qu’elle le découvrira ensuite. Le temps du récit devient par ailleurs notre respiration…

C’est la dernière fois qu’on était toutes ensemble

La figure de la grand-mère n’est jamais condamnée par Deniz Gamze Ergüven. Elle permet au contraire d’inscrire l’hypothèse de la solidarité et de la complicité. Si elle n’a pas les armes, la force ou le courage de faire changer les choses, elle ne se résigne pas pour autant et n’hésite pas à intervenir pour éviter le pire. Ne voit-elle pas dans le mariage un espoir, une ouverture vers le monde qui vient de se refermer au visage de ses petites filles. Entre deux maux, le moindre : ne faut-il pas contredire la rumeur, la faire taire pour qu’elles puissent retrouver leur légitimité ?

Le mariage a plusieurs visages, tout comme les soeurs ont plusieurs réactions ; de la plus heureuse à la plus radicale. Toutefois, pour la réalisatrice, le véritable ennemi n’est pas l’homme mais sa pensée, ses règles castratrices, avilissantes et objectualisantes. Bref : la tradition qui opprime les femmes. A l’instar de la figure féminine, il n’y a pas une personnalité masculine, elle est un prisme où se reflètent croyance, coutume, dogme et rituel mais aussi l’espoir d’une (r)évolution – car lorsqu’il est humaniste, l’homme possède les clés de la liberté (et sans doute faut-il les lui arracher).

MUSTANG - photo 11

L’approche est lumineuse. Deniz Gamze Ergüven aborde son sujet en lui donnant un couleur naturaliste. Elle épouse les gestes et l’énergie de ses protagonistes, la caméra virevoltant parmi elles. Chaque élément, on le sent, est maitrisé. La photographie solaire et la mobilité du cadre permettent de transcender l’effervescence naïve et heureuse de la jeunesse avant de magnifier ensuite celle de la ténacité et de l’ennui.

Epousant principalement le ressenti de Lale, la réalisatrice trouve se place ponctuellement à distance de ses personnages pour en exacerber l’émoi et l’isolement qui ne cesse de s’ancrer plus avant. Elle joue ainsi habilement avec la notion de représentation – mise en scène, voire en abyme, au sein du film. Une notion démultipliée lorsque Deniz Gamze Ergüven renvoie de manière plurielle aux codes et aux normes qui définissent la féminité, de la pomme objet de son avilissement aux chaussures rouges, de la couleur rose à l’hypothèse de la circularité.

Le travail sur le son amplifie-t-il l’impression naturaliste qu’il est un élément essentiel de la mise en scène à l’instar de la sonnerie qui ouvre le film, anticipant la fin de la récréation. La composition musicale de Warren Ellis, épouse proprement la vitalité des protagonistes et plus particulièrement celle de Lale. Corde du récit, elle en devient le rythme cardiaque nourrissant son évolution de ses modulations.

MUSTANG est-il tout à la fois déchirant et enivrant que l’une de ses prouesses est, outre le formidable casting, l’habilité de la réalisatrice à transcender la fougue, le trouble et l’ardeur de ses protagonistes – comme si les barrières de la représentation, malgré la notion de récit, s’évaporaient.

mustang - affiche

MUSTANG
♥♥♥
Réalisation : Deniz Gamze Ergüven
Turquie / France – 2015 – 94 min
Distribution : Cinéart
Drame émancipatif

Cannes 2015 – Quinzaine des Réalisateurs

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