Critique : Much Loved

On 29/09/2015 by Nicolas Gilson

Dans MUCH LOVED, sexualité tarifée, homosexualité masculine et féminine, travestissement, pédophilie, réalité économique et abus de pouvoirs entrent dans une danse qui chante la liberté. Nabil Ayouch y aborde sans détour et intelligemment un sujet complexe en faisant exploser bien des tabous. Derrière la réalité de la prostitution, il esquisse un véritable portrait de société qui se veut être une gifle d’autant plus virulente que le film n’est à aucun moment sensationnaliste.

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Fort d’une approche hyper-réaliste, le réalisateur des CHEVAUX DE DIEU dépeint sous la forme d’une chronique les destins croisés de marginales qui trouvent dans la prostitution une forme cruelle de liberté. À Marrakech, Noha (Loubna Abidar) est à la fois prostituée et maquerelle. Sous son aile, Randa (Asmaa Lazrak) et Soukaina (Halima Karaouane) vivent de la vente de leur corps et de leur âme en rêvant d’un ailleurs où l’amour serait roi. Meilleures amies un jour, ennemies le lendemain, elles vivent émancipées souffrant néanmoins du jugement que leur porte une société hypocrite et malade.

« Qu’est-ce que tu regardes ? »

D’entrée de jeu Nabil Ayouch nous fond à l’énergie de ses protagonistes emportées par la figure de Noha. « Sortez-moi le grand jeu. Montrez bien vos jambes, vos lèvres, vos culs » dit-elles à ses protégées alors qu’elle se rendent à une partouze organisée pour des Saoudiens. Le langage est cru. Con-sciemment. A l’exubérance de Noha répond déjà l’effacement des autres filles dont l’une trouve dans l’alcool quelque force. En guise d’introduction, la soirée saoudienne est une plongée aussi étourdissante qu’effarante dans une réalité dominée par l’argent et le pouvoir. Une réalité tue puisque ce qui se passe derrière les portes d’un palais devenu celui du lucre et de la luxure, n’existe pas – ou alors dans le seul jugement à l’égard des femmes qui les ont franchies. Est-elle ponctuée d’ellipses que cette nuit ne peut que hanter les nôtres.

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Toute notion de fiction s’efface. La nervosité de la réalisation et du montage transcende la crudité, la cruauté de l’instant. Le comportement, tant des Saoudiens que des Marocaines, et leurs interactions signent une radiographie plus que significative d’une réalité qui dépasse les frontières du Maroc.

Esquissant le portrait de Noha, le réalisateur révèle à travers sa réalité familiale l’hypocrisie qui semble régner dans l’ensemble de la société. Est-celle condamnée par sa mère et jugée par son frère, qu’ils sont heureux qu’elle les fasse vivre. Qu’importe que la mise en scène transparaisse alors tant la vérité dévoilée est nauséabonde. Les visages de la prostitution – féminine, infantile, masculine ou encore lesbienne – et les relations qui se nouent et se dénouent entre ses acteurs sont autant de gifles qui crient une vérité atrocement silencieuse.

Au fil de son développement, le scénario se dessine comme le témoignage corrosif du réalisateur sur une société en perdition. Paraît-il acerbe, qu’il lève le voile sur la réalité que d’aucuns considèrent comme innommable, amorale et honteuse, et sur la fourberie des moralisateurs qui, sans honte, pointent du doigts celles (et ceux) dont ils profitent tout en les condamnant.

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Met-il à nu ses protagonistes avec une grande sensibilité, qu’il ne craint pas de montrer à quel point elles sont, elles aussi, conditionnées par la fourberie et le jugement. Ainsi l’homosexualité est une aberration telle qu’elle devient un manque de respect à la dignité de celle qui n’en a pourtant que peu aux yeux de la société. Comme si les « vices » étaient hiérarchisés. Plus encore, la ville s’oppose à la campagne (avec l’arrivée de Hlima – époustouflante Sara Elhamdi Elalaoui) avec, sans cesse, la stigmatisation d’une infériorité offrant par contraste quelque pouvoir. Sans manichéisme, Nabil Ayouch révèle une pluralité de stigmates dont souffre un pays où le pouvoir s’impose, domine et prédomine. Outre les Saoudiens qui se moquent du Maroc et de ses lois (et au-delà de l’Europe), le réalisateur n’épargne ni la police (corrompue et violente) ni l’ensemble des figures masculines, bien plus perverses que celles qu’elles condamnent.

MUCH LOVED est en bien des points proprement sensationnel tant les protagonistes, leur ressenti et leur complicité sont sublimés. Est-elle révélée sans concession que la réalité vécue n’est pas exempte d’espoir. Une prouesse qui atteste de l’humanité dont ne cesse de faire preuve Nabil Ayouch qui dévoile ce que certains refusent de voir en nous donnant le vertige. Une photographie sans concession qui se révèle être une ode à la liberté… et à la réflexion !

MUCH LOVED
♥♥♥(♥)
Réalisation : Nabil Ayouch
France / Maroc – 2015 – 123 min
Distribution : Imagine Film
Drame

Cannes 2015 – Quinzaine des Réalisateurs
FIFF 2015 – Compétition Officielle

Much Loved Affiche Belge

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