Critique : Mommy

On 02/10/2014 by Nicolas Gilson

Après l’avoir tuée ou rendue des plus inquiétantes, Xavier Dolan propose un (nouvel) hymne à la figure maternelle. Il lui offre un pleine centralité et deux visages (ceux d’Anne Dorval et de Suzanne Clément) afin de proprement la sublimer – elle qui doit faire face à bien des obstacles pour pouvoir, aussi, s’affirmer en tant que personne à part entière. Fort de tester des nouvelles pistes esthétiques, il signe avec MOMMY un film troublant et envoûtant, drôle et émouvant, tout à la fois spectaculaire et intimiste.

Mummy

« Ce n’est pas parce qu’on aime quelqu’un qu’on peut le sauver »

L’intertitre d’ouverture assoit la suprématie du point de vue du réalisateur. Au-delà de forcer d’emblée notre attention, il évoque une réalité fictive et se propose de nous conter une histoire – le récit de Diane, dite Die. Se succèdent alors quelques plans comme autant d’images qui attisent notre curiosité. Le format du cadre, un carré parfait, se veut hypnotique tandis que le grain de la photographie sublime déjà celle qui est le centre de notre regard : Mommy – exceptionnelle Anne Dorval.

Au décès de son mari, Die avait placé son fils Steve, turbulent et impulsif, dans une institution. Suite à son renvoi, refusant de le faire interner, elle décide de le prendre chez elle. Elle vient d’emménager en banlieue et tente de joindre les deux bouts. Une violente dispute avec son fils la conduit à rencontrer Kyla qui vit en face de chez elle. Se tisse alors entre les trois protagonistes une relation vivifiante.

mommy - anne dorval - xavier dolan

« Mon Stevo, il a de l’entregent »

Le premier acte de MOMMY s’ouvre sur un accident qui conduit à la découverte de Diane alors que Dolan percute nos sens. Il ancre un travail visuel et sonore singulier des plus déstabilisant. Le format de son cadre – avec lequel il joue avec parcimonie et judicieusement – focalise notre attention mais devient aussi une source de frustration, d’oppression ou de poésie. Les quelques effets auxquels le réalisateur recourt (à l’instar des ralentis) font sens, permettant de nous placer à distance de ceux dont il est au plus proche afin d’en exacerber le trouble. La musique, le plus souvent intradiégétique, participe à la mise en place de l’univers des protagonistes ou tend, lorsqu’elle est externe à la diégèse, à une même mise à distance. Aux chansons de Céline Dion ou d’Andrea Bocelli (magistrale scène de karaoké) répondent Dido ou Oasis.

Xavier Dolan saisit les possibilités que lui offre le langage cinématographique pour réinventer sa syntaxe. Il expérimente la matière filmique et propose un réalisation qui est tout à la fois organique (tant il tient au corps même des personnages) et sensationnelle.

Mommy - Suzanne Clément

Le langage est l’un des éléments moteurs du film. Si le réalisateur accorde un soin particulier à son approche stylistique – chez Dolan le moindre accessoire a son importance –, il magnifie le vocable de ses protagonistes qui, plus que tout autre élément, participe à la caractérisation des protagonistes. Ce n’est pas pour rien que lorsque Die prend la parole c’est pour certifier que oui, elle parle bien français même (et surtout) si elle ne parle pas « le français de France ». Le handicap de Die, qu’elle partage avec Steve, n’est-il d’ailleurs pas de tout dire, de trop dire : de ne pas maîtriser les mots qui sortent, happent, percutent ou assassinent. Tandis qu’à contrario, celui de Kyla est son bègaiement.

Aux mots – et aux silences – répondent les gestes qui, entre agitation et pulsion, emportent les protagonistes dans un ballet hypnotique. Le trio d’acteurs, extraordinaire, s’offre au réalisateur qui transcende tout à la fois la fragilité et la force – vive – de ses personnages au fil d’une aventure écrite avec soin et excessivité. Dolan croque trois êtres avec acuité, l’équilibre entre les protagonistes est total – le caractère « secondaire » de Kyla, son effacement, étant des plus évocateurs et d’autant plus troublant.

Au fil de MOMMY, c’est la maturité du travail du réalisateur qui s’impose. Sa maîtrise aussi. Depuis J’AI TUE MA MERE, il est parvenu – film après film (LES AMOURS IMAGINAIRES, LAURENCE ANYWAYS et TOM A LA FERME), année après année – à se distancier de son propre travail. Et le prodige fait place au génie.

XavierDolan-Mommy-Affiche

MOMMY
♥♥♥♥
Réalisation : Xavier Dolan
Canada – 2014 – 134 min
Distribution : ABC Distribution
Drame

Cannes 2014 – Compétition Officielle


Mise en ligne initiale le 23/05/2014

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