Interview : Mohamed Ben Attia

On 16/10/2016 by Nicolas Gilson

Après la réalisation de cinq court-métrages, Mohamed Ben Attia signe avec HEDI celle de son premier long. Il y met en scène un homme ordinaire qui, à la veille de son mariage pour lequel sa mère a tout organisé, remet en cause son conformisme. Sélectionné en Compétition à la Berlinale (ou il remportera les Ours d’Argent du meilleur premier film et du meilleur comédien), le film se révèle au fil de son développement bien plus complexe qu’il n’y paraît, le réalisateur maîtrisant l’allégorie. Rencontre.

Mohamed Ben Attia © Sawssen Saya

La révolution du printemps arabe est-elle à l’origine du projet ? - L’idée de départ est de raconter cette histoire simple à travers un traitement simple, de rester toujours proche du personnage en cherchant sa vérité, sa justesse. Je voulais raconter en parallèle de cette « petite » histoire, la « grande » histoire, celle de la Tunisie depuis la révolution. Comme Hedi qui cherche à savoir qui il est, on a gagné une grande liberté d’expression mais on cherche encore à connaitre les codes pour pouvoir la manier. J’ai envisagé ça comme une voile que l’on enlevait. Il y avait en Tunisie une censure politique qui a fini par s’étendre à tous le niveaux, et on était anesthésié comme Hedi l’est au début du film. On était comme des robots, on vivait sans se plaindre. Hedi a la curiosité de savoir qui il est et, surtout, de savoir qui il n’est pas. Ne pas faire quelque chose ou savoir ce que l’on refuse d’être, parfois, c’est une émancipation.

Qu’est-ce qui vous intéressait dans le personnage de Hedi ? - Il me tenait à coeur de raconter l’histoire d’un type a priori banal, qui n’a pas un problème « visible », un problème social ou qui n’est pas au chômage. Un personnage lambda qui, à travers sa personnalité, va se révéler à lui-même et à nous en tant que spectateurs. C’est cette notion de choix qui’ m’importait : le choix du conformisme ou la rupture. Une rupture avec la famille, avec une communauté : car on est soit au coeur de celle-ci, soit à l’extérieur.

Pourquoi avoir choisi d’adapter le point de vue d’un homme ? - Ça s’est fait comme ça, naturellement. Je ne vais pas dire que c’est parce que je suis un homme, ce serait trop bête. À la base, il y a cette envie de raconter une histoire d’amour, très simplement, et de montrer un couple qui s’embrasse, qui fait l’amour d’une façon innocente et peut-être même naïve. Généralement (en Tunisie) quand on montre un couple, la violence n’est pas loin. Après la révolution, on a manqué d’amour. La naïveté du personnage qui se laisse aller, qui se laisse bercer par cette histoire d’amour me tenait à coeur. Et ça s’est fait à travers un homme. Mon dernier court parlait d’une femme.

Inhebbek Hedi -Rym Ben Messaoud 01 © Frederic Noirhomme NOMADIS IMAGES-LES FILMS DU FLEUVE–TANIT FILMS

Rim que Hedi rencontre lorsqu’il se rend à Mahdia semble apriori émancipée. Vous montrez des visages nuancés de la Tunisie. - Il y avait d’abord un contraste entre les deux régions. La zone touristique où se trouve l’hôtel évoque l’aspect économique mais constitue aussi un « entre-deux ». Rim essaye de défendre sa liberté, d’assumer ce qu’elle fait mais ce n’est pas simple. C’est même encore plus dur pour elle que pour Hedi. (…) Les moeurs et les mentalités restent ancrées très profondément. Ça bouge, mais il faudra du temps. Les femmes sont notre fierté parce que ce sont elles qui résistent. Pas seulement les jeunes générations, nos mères étaient au premières lignes de la révolution. Les choses bougent mais il y a encore de la marge avant que l’on ne parvienne à s’affranchir de nos traditions.

Vous nous confrontez, sans jugement, au point de vue de la mère de Hedi, ancrée dans la tradition. - La mère impose son avis, elle est forte. Je l’ai voulue nuancée. Elle vit dans un autre monde, elle est aussi déconnectée et n’arrive pas à comprendre là où elle a fauté. Elle fait face à un constat d’échec qu’elle ne comprend pas. Elle est face à une cassure qu’elle n’arrive pas à assumer.

Vous soulevez à travers le personnage du frère la question de l’immigration ? - Le film évoque le choix de partir ou de rester, il ne s’agit pas d’immigration en soi. Dans chaque famille, il y a un oncle ou un cousin qui n’est pas là. On vit cela comme dans le film. Le frère de Hedi essaye de revenir, avec toutefois le poids de ce qu’il va laisser là-bas. On se retrouve entre deux monde sans vraiment savoir celui auquel on appartient. Ce qui m’importait, c’était le choix. Je voulais mettre ça en exergue. Il fallait entendre la fragilité du frère qui pourtant parait sûr de lui. Mais il n’arrive pas à assumer ses choix.

Vous ouvrez le film sur une série de plans qui assoit le conformisme du personnage, qui noue une cravate autour de son coup et enfile des chaussures en cuir. - Oui, je portais une cravate tous les jours je sais très bien de quoi je parle. J’ai peur avec ce genre de choses car je ne veux pas que ce soit trop flagrant. Hedi a deux costumes dans le film : son costume propre et puis, en short et en maillot, le Hedi qui va s’affranchir. C’était important d’ouvrir le film avec ça – avec ensuite d’autres éléments comme la cravate du père. (…) Notre principal critère a été la subtilité en défendant l’idée de simplicité et de naïveté.

Inhebbek Hedi -Rym Ben Messaoud 02 © Frederic Noirhomme NOMADIS IMAGES-LES FILMS DU FLEUVE–TANIT FILMS.jpg

Comment avez-vous travaillé l’approche visuelle avec Frédéric Noirhomme, le directeur de la photographie ? - Ça a été un coup de foudre. On m’a parlé de lui avant d eme le présenter. On s’est échangé beaucoup de mails avant de dialoguer par Skype. Il est venu d’emblée avec son humour et son « politiquement incorrect ». Ce qui nous a tout de suite reliés d’un point de vue professionnel, c’est qu’on adore les mêmes films. J’ai évoqué une série de références et de choses que je voulais filmer et, à la lecture du scénario, il partageait cette idée de minimalisme. Un minimalisme qui n’est pas sophistiqué. Notre principale ligne conductrice a été de suivre le personnage.

Les frères Dardenne, avec Les Films du Fleuve, coproduisent le film. Comment s’est passée cette collaboration ? - Une fois qu’on est parvenu à une version qui se tenait, Luc et Jean-Pierre Dardenne nous faisaient parvenir leurs questions, toujours très subtiles. Ils voulaient toujours respecter l’intention qu’ils cherchent à creuser afin d’être sûr de vers quoi on allait. Parfois, leurs questions m’aidaient à aller plus loin et à clarifier des choses. Ils ne pouvaient pas être là pendant le tournage, car ils étaient occupés avec le leur, et on a eu plusieurs échanges, très naturels, sur le montage.

Ont-ils eu une influence sur votre mise en scène ? - Je ne peux pas nier que je les adore. Sur le plan de la mise en scène, je pense que l’influence est du domaine de l’inconscient. Peut-être qu’on recrée des choses que l’on a vu, peut-être que c’est une autre sensibilité. Ça se passe comme ça.

FIFF2016-InterviewsTheatreAndy-Tierce-1-web,xlarge.1475684371mise en ligne initiale le 14/02/2016

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