Critique : Milk (Harvey Milk)

On 02/01/2010 by Nicolas Gilson

Au début des années 1970, Harvey Milk s’installe avec son compagnon à San Francisco où il décide de vivre ouvertement son homosexualité. Révolté par le comportement à l’égard des homosexuels il devient peu à peu un acteur social incontournable avant de s’engager dans un combat politique.

SOMEWHERE OVER THE RAINBOW

Comment appréhender au mieux MILK de Gus Van Sant ? Faut-il l’envisager selon un angle foncièrement politique et militant? Devons-nous débattre du statut des images qui le composent? Ou est-ce l’enjeu narratif et dramatique qui doit prendre le dessus? Car MILK est à la fois une cinébiographie – ou biopic, un réel drame, un film politique, un pamphlet du militantisme homosexuel … mais aussi un film hybride au sein duquel le montage joue un rôle primordial et dont la réalisation est à la fois intelligente et stupéfiante.

 

james franco in milkLe scénario sur lequel le film repose témoigne d’une réelle force : s’il pose d’emblée l’enjeu dramatique de la narration, à savoir l’assassinat de Harvey Milk, il va bien au-delà car il entremêle à cela la vie intime d’un homme, ses espoirs, le quotidien et l’évolution d’une communauté mais aussi les regards et les égards – bons et surtout mauvais – qui leur sont adressés. En somme en dressant la biographie morcellaire d’un individu il esquisse une pleine tranche de vie de la communauté homosexuelle et il en parcourt l’histoire. La dimension macrocosmique mise en place est terriblement impressionnante sans pour autant ni effacer ni affecter l’enjeu narratif initial qui titre justement le film.

Cette dimension macrocosmique s’inscrit dès l’ouverture du film. Celle-ci confronte trois hypothèses : des images documentaires et télévisées, des extraits de presse et l’inscription narrative proprement dite – à cela s’ajoute la dimension sonore qui s’avérera porteuse de sens. Toutes trois dresse un décor bien sombre : celui de la vie mise à mal et mise à nu des homosexuels dans les années septante. La contextualisation qui s’opère est proprement effrayante – rafles et passage à tabac cautionnés voire orchestrés par la police : autant dire qu’il ne fait pas bon être ouvertement homosexuel. C’est ainsi, au sein de cette mise en place, que nous découvrons Harvey Milk qui enregistre un testament sonore qui ne devra être écouté que s’il est assassiné. Et c’est dans ce contexte que nous sommes confronté à un document d’archive télévisuelle : l’annonce officielle de la mort de HarveyMilk et de celle du maire de San Francisco. Du macrocosme nous passons alors au microcosme : un mouvement qui n’aura cesse de s’inverser et de se répéter.

Si le scénario dessine cela, c’est le montage qui met en place ce mouvement tout en l’ancrant profondément. Un montage impressionnant tant la matière manipulée est importante. Les images d’archive – qu’elles soient anonyme, documentaire ou télévisuelle et les images de pure fiction se confrontent au point de se fondre, de se confondre. C’est là à la fois une réussite et une problématique certaines. Les images d’archives servent non seulement de contextualisation mais aussi de noeuds et d’enjeux dramatiques – et au-delà certains protagonistes ne sont présents à l’écran qu’au travers de cette catégorie d’images. Elles ne sont pas présentées comme telles, en soit un paradoxe prend place : servant de contexte elles ne sont pas contextualisées. Mais elles restent identifiables. Ce sont les images de fiction qui peuvent susciter une interrogation. Certaines séquences constituent, biopic oblige, des reconstitutions. Or celles-ci témoignent d’une telle maîtrise qu’elles se fondent de manière stupéfiante aux images d’archive. Elles s’y fondent au point de s’y confondre. Mais il n’y a aucune volonté de flouer le spectateur. Aussi l’homogénéité du résultat est proprement stupéfiante.

Le spectateur découvre ainsi au travers du regard et de l’action politique de Harvey Milk la réalité d’une minorité, devenue communauté, non seulement au sein d’un quartier et d’une ville mais aussi au sein d’un pays entier, et pas des moindres, les Etats-Unis d’Amérique – cette réalité ayant un écho bien au-delà de ses frontières. Le combat de cet homme se révèle être celui d’une multitude.

Mais tout en étant un film à la fois politique et militant, MILK se veut être un drame sordide. La trame narrative est connue dès l’ouverture du film et pourtant le spectateur est emporté au sein du récit filmique esquissant la vie tant publique qu’intime de Harvey Milk. Parallèlement à la force documentaire de la contextualisation ; parallèlement à l’enjeu politique, militant et historique ; une pure fiction à la fois romantique et dramatique prend place. Le traitement des images est clairement identifiable. Mais tout est lié, tout se confond et c’est là la force et l’intérêt même du film de Gus Van Sant : être aussi riche que pluriel. L’habileté de la mise en scène et la justesse de jeu de l’ensemble du casting sont telles que le spectateur est proprement bluffé.

L’hypothèse sonore n’est pas en reste. Aux grains des images correspond un son particulier. Le jeu visuel de captation ou de montage s’opère également au niveau sonore. Mais au-delà la musique originale composée par Dany Elfman est tout simplement surprenante. Car elle n’est pas identifiable comme étant sienne – ce qui en soit est une gageure improbable, et elle n’est pas non plus un conditionnement pour le spectateur.

Une seule exception cependant pourrait amenuiser cet élan, lors de la séquence où le double assassinat prend place. Pour cette séquence la réalisation devient proprement consensuelle : entre image étrangement propre au point de paraître artificielle et hypothèse musicale dictatoriale nous avons l’impression d’entrer au coeur d’un autre film. Et cette fictionnalisation s’opère en mettant en place un rythme de montage différent : l’hypothèse temporelle est alors rendue élastique au travers d’un jeu d’alternance propre au réalisateur.

Mais sans doute est-ce nécessaire. La fiction doit prendre le dessus, elle se doit de s’affirmer en tant que telle. Il est nécessaire de passer du macrocosme commun au microcosme individuel. Il est primordial d’appréhender l’horreur sanglante de cette manière : car c’est en passant par la fiction que le spectateur respire malgré la douleur.

HARVEY MILK
MILK
♥♥♥(♥)
Réalisateur : Gus VAN SANT
USA – 2008 – 127 min
Distributeur : A-Film Distribution
Biopic

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