Interview : Mia Hansen-Løve

On 18/11/2014 by Nicolas Gilson

Cette année le Festival du Film de Gand consacrait un focus au cinéma français. EDEN de Mia Hansen-Love était au programme. Rencontre avec la réalisatrice autour d’un projet hommage à la French Touch mettant en scène, en bien des points, le parcours de son frère Sven.

Quel a été le moteur du projet qui se développait initialement en deux long-métrages ? - Je n’ai pas su tout de suite que j’allais écrire deux long-métrages, ça s’est imposé à moi au fur et à mesure de l’écriture. Plusieurs choses ont convergé notamment le désir, après UN AMOUR DE JEUNESSE, de me tourner vers un territoire résolument différent de mes films précédents – même si je me rends bien compte qu’on ne se refait pas et qu’on retrouve une certaine forme de mélancolie et un rapport au passage du temps. Du point de vue des personnages, de où se situait le film, de son atmosphère et de son énergie-même, j’avais le besoin d’aller vers quelques chose de très différent, presque un autre monde. Il y avait aussi le constat qu’aucun film n’avait vraiment abordé les années 1990 et en particulier la scène électro en France et l’avènement de la House Music. Hors elle a été tellement importante pour notre génération à mon frère et à moi. Je voulais faire un film qui aborde la chose de manière réaliste et frontale. C’est un élément qui nous a énormément stimulé.

Vous avez en effet travaillé le scénario avec votre frère Sven. - Mon frère était à un moment très difficile de son parcours – ce que l’on voit à la fin du film. Il avait besoin de changer radicalement et il se mettait à l’écriture. Du coup avoir un projet commun pouvait être excitant, pour lui comme pour moi, car cela nous permettait de réunir son amour pour la musique et le mien pour le cinéma, que l’on partage l’un et l’autre, et de nous unir à travers un film.

Félix de Givry - Pauline Etienne - Eden

EDEN est en un sens un film générationnel, était-ce une volonté ? - La vision de APRES MAI d’Olivier Assayas dans lequel il racontait son adolescence et à travers celle-ci les idéaux de sa génération m’a renvoyé à la question de « qu’est-ce que serait un film qui parle de ma génération ». Après UN AMOUR DE JEUNESSE qui est très intime, autobiographique, mais un peu hors du temps, je me suis demandé pourquoi ne pas faire un film très ancré dans une époque et qui tenterait d’en saisir l’énergie vécue de manière plus collective.

Vous envisagez l’émergence de la French Touch au regard du parcours de votre frère. Quelle est la part d’objectivité ? - Le film est à la fois objectif et subjectif. On a été très rigoureux d’un point de vue documentaire. On demeure dans la fiction mais on a reconstitué ce monde-là de manière très précise, avec d’autant plus de plaisir que l’on avait l’impression que personne ne l’avait fait avant. Si le sujet avec déjà eu sa mythologie de cinéma ça aurait été moins excitant et ludique. Il y avait quelque chose de vierge qui rendait ça extrêmement amusant. On s’est soucié d’arriver à une grande authenticité. D’un autre côté, il demeure très subjectif car il ne prétend pas être un film pédagogique ou un biopic sur la French Touch et dans lequel toutes les figures importantes seraient représentées. Le film se concentre sur une toute petite partie de ce territoire – à savoir mon frère, ses amis et, en parallèle, les Daft Punk. Nous avons choisi de nous concentrer sur cette bande de gens relativement inconnus et sur la figure qui est pour nous mythique de cette époque, au détriment de toutes les autres. On a essayé de faire des choix très tranchés.

Il commence en 1992 et se termine en 2013. Après un bref prologue, vous l’organisez en deux parties distinctes. - Le film est construit sur l’idée d’une ascension et d’une chute – même si elles ne sont pas racontées de manière très spectaculaire et non sont pas tellement dramatisées. La première partie est tout de même relativement euphorique, c’est la dolce vita des années 1990. Même si c’est nuancé et mélancolique, ils ont la belle vie. Mais plus superficiellement c’est tout de même l’histoire d’une ascencion et d’une euphorie. La deuxième partie – appelée Lost In Music surtout après que les droits du morceau m’aient été refusés – raconte l’histoire d’une chute. Même si là, encore, c’est une histoire tout en douceur. Par ailleurs c’est ce qu’il reste des deux long-métrages. Il y avait au départ deux parties que je voulais vraiment coupées. C’était utopique de ma part mais j’aimais bien l’idée que des gens puissent ne voir que la première partie et ne pas vouloir continuer en restant sur ce rêve, et que d’autre désirent ouvrir les yeux sur ce qui se passent.

Félix de Givry - Eden

Qu’est-ce qui a guidé votre montage et la dynamique du récit ? - Il y a forcément beaucoup d’ellipses puisque le film se passe sur 20 ans. En même temps, par rapport à mon premier film où les ellipses pouvaient être très brutales, la gestion du temps n’est jamais brutale. Le temps passe sans qu’on s’en rende compte. Si j’inscris le passage du temps sur l’écran, je le fais toujours de manière assez légère, ça va très vite – à part 2001 qui est une date importante. Cette manière de faire est liée au rapport de Paul au temps : il ne le voit pas passer. Le temps s’accélère et devient comme une ronde qui va de plus en plus vite. En découle un sentiment de vanité comme s’il n’avait plus de prise sur le temps : il ne change pas, il reste jeune ou du moins ne se sent pas vieillir, et il voit le monde qui change de plus en plus vite autour de lui. Finalement ce qu’il y a de triste et de destructeur dans son histoire est lié à ce contraste entre sa persévérance, la fidélité à sa musique et le fait qu’il n’a pas de prise sur le monde qui change. C’est pour ça que la deuxième partie s’ouvre sur des années qui s’inscrivent, s’effacent et se succèdent. Il est en train de perdre pied.

La seconde partie s’ouvre avec un changement de grain et impression documentaire. - C’est parce que les images de cette deuxième partie sont des images documentaires. C’est le seul moment où on a employé des images vidéos de l’époque. C’était une manière de créer une distance pour la première fois, comme si tout à coup quelque chose de tout ça a rapport au passé alors qu’il ne s’en rend pas compte. Ce grain, cette image un peu sale fait ressortir ce sentiment.

Vous avez recours à plusieurs effets à l’instar de l’animation ou d’inscriptions. Pourquoi ? - J’ai délibérément fait le choix d’utiliser plein de matériaux différents, d’ouvrir le films à toutes sortes de procédés différents dans l’idée que la cohérence stylistique du film devait venir de quelque chose de plus futile voire d’invisible. J’ai toujours été intéressée par trouver une forme de style invisible qui passe par les sentiments, la présence des personnages, un certain rythme, une certaine musique plus intérieure ; une forme de style qu’on ne peut pas réduire à un procédé. Les surimpressions ou le graphisme – un élément très important dans l’histoire de la French Touch –, l’ouverture à tous ces procédés qui peuvent donner au film un coté un peu bordélique était délibérée.

Eden

Qu’est-ce qui a guidé votre choix de casting ? - Pour les acteurs principaux, je voulais aller plutôt vers des acteurs inconnus. Le film parle de figures de l’ombre qui n’ont pas accédé à la notoriété. Ça aurait été bête voire une trahison d’aller prendre un acteur très connu. Félix est d’autant plus particulier qu’au-delà de son talent et de son charisme, c’est quelqu’un de passionné. Il a un rapport très fort à la musique électronique. J’ai ressenti très tôt qu’il pouvait avoir une implication dans le film très différente et bien plus supérieure à celle plus conventionnelle d’un acteur.

Quelle incidence a eu cette implication ? - Être accompagnée à la fois par mon frère et par Félix m’a beaucoup aidé. On a formé une sorte de trio. On a beaucoup fait le film à trois : Félix a pris part à des questions sur la fabrication du film, sur le choix des musique et même parfois sur le financement. A tous les niveaux il a eu une implication qui en ressemble pas à celle des acteurs en général et surtout à celle d’un acteur non professionnel. Je crois que j’avais besoin de cette énergie-là et de cet investissement.

Il y a également des personnalités connues comme Vincent Macaigne ou Greta Gerwig. - Autour de lui, pour des rôles plus périphériques, ça m’intéressait d’avoir des acteurs plus connus. Comme ils y a énormément de personnages, souvent éphémères, je trouvais bien que ces figures soient d’autant plus marquantes qu’elles étaient peu là. Il y a cette idée d’une ronde où les filles se succèdent, qui viennent et qui partent. Il n’arrive pas à construire quelque chose avec des femmes. J’avais très envie de travailler avec Greta Gerwig. Je suis allé la voir très timidement car je me sentais un peu bête de lui proposer deux scènes. Il se trouve qu’elle aimait mes films et qu’elle voulait aussi travailler avec moi, du coup elle a eu envie de le faire.

Vincent Macaigne - Eden

Vous offrez notamment un rôle à Laura Smet. - Ça faisait longtemps que j’avais envie de travailler avec Laura Smet et j’ai eu énormément de plaisir à le faire. J’aime énormément ce qu’elle a apporté au personnage. Il est à la base très négatif. Souvent les filles dans le film représentent des moments de la vie de Paul et lui disent où il en est dans sa vie. Laura Smet incarne quand même un peu le moment où il touche le fond. C’est la fille de la nuit au pire sens du terme et elle apporte une intensité et un humour qui rendent son personnage attachant.

Vous proposez une image de la femme enfermée dans des rôles extrêmement normés. Etait-ce consciemment ? - Je ne résonne pas forcément en terme de homme-femme quand j’écris un film. D’ailleurs je suis étonnée quand on me demande comment s’était de faire un film centré sur un homme. Comme si jusqu’ici j’avais fait des films sur des femmes. Mon premier film était plus sur un homme. J’ai toujours circulé très librement dans mon imaginaire entre les personnages d’hommes et de femmes. L’idée que les femmes devraient parler des femmes ou en tout cas qu’il est naturel pour les femmes de faire des films sur les femmes m’agace. A partir du moment où je me concentre sur un personnage, j’ai une empathie totale pour lui. Je n’aime pas pensé par sexe, par communauté ou par identité.

Quel regard portez vous sur les femmes dans EDEN ? - Mon regard sur les femmes dans le film émane du rapport de Paul avec les femmes. Paul est fragile et indécis. Il est très entier et très passionné mais sa fidélité va à la musique. Il n’arrive pas à trouver cette constance-là dans son rapport au femme – comme si c’étaient des vase communiquant. Le rapport entier qu’il a pour la musique a pour conséquence son incapacité à construire quelque chose avec les femmes. Dans ce chaos relationnel, il y en a une qui est importante et qui reste plus que les autres. Dans mon esprit, Louise aurait du être la femme de sa vie. Alors que dès le début ça ne fonctionne pas. Elle est là assez tôt et on suit sa vie parallèlement à celle de Paul. Je suis très attachée à elle. Il y a quelque chose de tragique et, en même temps, il y a entre eux un vrai amour. Elle a quelque chose de terrien. C’est peut-être ce qui caractérise les deux femmes importantes dans le film, Louise et sa mère : elles le ramènent au sol alors qu’il a tendance à avoir du mal à s’enraciner. Au fond, je me sens plus proche d’un Paul que d’une Louise ou de la mère. Je me sens plus proche de son côté lunaire.

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