Interview : Merzak Allouache

On 08/09/2015 by Nicolas Gilson

Au fil de son long-métrage MADAME COURAGE, Merzak Allouache s’intéresse une nouvelle fois au devenir de la société Algérienne. Mettant en scène la fascination amoureuse d’un adolescent instable et solitaire pour une jeune fille, le réalisation met en exergue la popérisation de plus en plus visible de la population, la consommation de narcotiques qui en découle et la violence qui s’immisce dans les rapports humains. Rencontre.

madame courage

Quelle a été la motivation première ? - Ce film entre dans la continuité de mon travail sur la société algérienne. Comme elle est composée à plus de 85 pour cent de jeunes de moins de 20 ans et au vu de la situation catastrophique du pays, les sujets ne manquent pas. Tout le monde en parle mais il ne semble pas y avoir de solution. Des problèmes que j’évoque dans mes derniers films. Avec MADAME COURAGE, je parle du phénomène de la drogue qui prend de l’ampleur. Les jeunes n’ont aucune vision de l’avenir, ils ne savent pas où va le pays ni ce que l’on fait pour eux. C’est un peu mondial mais c’est très fort en Algérie. Ces paradis artificiels se vendent sur le marché. Le même genre de drogue que « madame courage » a consommée, sous un autre nom, par les gens embrigadés dans les mouvements islamistes au Moyen-Orient. Ce sont des drogues qui permettent de voyager d’une manière dramatique. Ils ne savent pas ce qu’ils font.

La rencontre qui s’opère au début du film conduit les deux protagonistes à être fascinés l’un par l’autre. A travers eux, s’agit-il de deux tranches de société différentes qui s’observent ? - Ils ne viennent en fait pas de milieux très différents. Le garçon habite dans un bidonville en périphérie rurale tandis que la fille vit dans un cité qui n’est pas plus enviable. Je tourne dans des décors réels et les milieux où vivent ces jeunes ne sont pas très gais. J’ai essayé de montrer un certain romantisme à travers une histoire d’amour néanmoins perturbée par le poids de la religion et la séparation entre la société des hommes et celle des femmes.

Comment s’est déroulé le tournage dans le bidonville ? - On n’a pas tellement travaillé dans le bidonville. Mais celui-ci est particulier car, on peut le voir dans le film, il est construit au pied d’une nouvelle cité. Les habitants en attentaient la finition en espérant y avoir des logements. Mais on a appris qu’ils ne les auraient pas. À l ’époque, ils étaient très gentils et très accueillants.

Au fil de votre film, l’impression s’impose d’un pays délabré. - Le délabrement est là. Il s’est installé. Certaines couches de la population le vivent mais refusent de le voir tandis que d’autres s’en foutent. On dirait que les gens n’ont plus un rapport direct avec leur environnement. O entre dans des appartement très bien tenu mais dès qu’on passe le pas de la porte, on s’en fout. C’est comme si la citoyenneté, l’esprit de citoyenneté, avait disparu. J’essaie de montrer ça dans tous mes films.

À l’instar de la relation entre le protagoniste principal et sa mère les rapports humains sont très durs pour ne pas dire violents. - Je voulais montrer que cette famille affronte une vie difficile. A travers leurs interactions, j’essaie de montrer qu’ils vivent une situation précaire. Une précarité qui va d’ailleurs se concrétiser lorsqu’on menace de bruler leur baraque. Il faut quand même savoir que ces bidonvilles fleurissent à un rythme incroyable autour de la capitale et des autres villes. Il y en a beaucoup. Il y a beaucoup de précarité. Il y a des programmes de logement et on construit beaucoup de cité mais les problèmes de logement se renouvellent. Tout ça dans un pays très riche dont la principale richesse est le pétrole dont la baisse brutale du prix conduit à une inquiétude de plus en plus grande. On ne sait pas ce que le pouvoir algérien va répondre.

MADAME COURAGE, Merzak Allouache

La mère n’a de cesse de regarder la télévision. Un extrait d’émission évoque très clairement l’homosexualité alors assimilée au comportement féminin. C’était important d’isoler ce passage ? - Comme pas mal de femmes elle est branchée sur des émissions religieuses. On comprend qu’elle regarde la télévision toute la journée. Une espèce de prédicateur musulman est apparu il n’y a pas longtemps sur une chaine. Il parle un langage populaire et il lit soi-disant des courriers envoyés par les téléspectateurs. Il a beaucoup de succès parce qu’il a un bon sens populaire. J’ai choisi cet extrait car l’homosexualité est normalement complètement tabou dans cette société. Là, il en parle librement en disant qu’il est normal de devenir homosexuel quand on est élevé avec ses soeurs… Dans la dernière partie, il dit que c’est un maladie et qu’il faut le frapper pour le remettre dans le droit chemin. On en l’entend pas très bien à cause des dialogues mais les algériens à qui cela s’adresser le comprendront.

Vous abordez la position des femmes dans la société. Lorsque le frère de la jeune fille dont Omar tombe amoureux s’en rend compte, elle doit se cacher car c’est « la honte ». - Elle vit une situation classique dans un pays méditerranéen du sud. Le frère est un machiste qui refuse qu’elle se fasse draguer. Ce frère qui est par ailleurs inspecteur de police peut utiliser ce pouvoir pour savoir ce qui se passe entre ce jeune et sa soeur. Mais ce rapport de pouvoir pourrait être exercé par n’importe quel frère, il suffirait qu’il ait la force nécessaire. Au début, il descend le frapper et il le fait partir… L’Algérie est une société au bord de la crise de nerfs et (bascule) dans une violence de plus en plus forte. On la retrouve d’ailleurs dans beaucoup de pays arabes actuellement, même en Tunisie que l’on considérait comme très pacifique.

Alors que cette jeune fille semble très libre au début du film, on se rend compte que la cellule familiale peut rapidement devenir une prison. - L’Algérie est une société avec toutes ses contradictions : comme dans tous les pays du Magreb, 99 pour cent des filles qu’on voit dans les rues sont voilées et peuvent en même temps être en jean’s et sortir. Il y a une hypocrisie, un double langage. Certains diront que grâce au voile les femmes ont acquis une liberté et sont un peu plus respectées. Je ne sais pas si c’est vrai mais, depuis qu’elles portent le foulard, on voit beaucoup plus de filles dans les rues. A tel point qu’on dit que ce n’est pas parce qu’elle le porte qu’elles sont sérieuses… Au début, quand je montre ces jeunes-filles, certaines le portent et d’autres non.

Un autre tabou que vous évoquer, c’est celui de la prostitution. - C’est la réalité aussi. Ces pays ont aussi de la prostitution et la violence qui existe autour de celle-ci. Je montre des personnages qui sont dans des situations difficiles.

Au fil du film se dessine l’impression que l’on est face à une génération qui ne peut compter que sur elle-même. - Il y a une rupture entre les parents et le senfants. Des silences qui, à travers une petite histoire, me permettent de montrer une société en crise. On ne sait pas où elle va aboutir, mais cette crise est là.

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