Critique : Mediterranea

On 23/01/2016 by Nicolas Gilson

Premier long-métrage de Jonas Carpignano, MEDITERRANEA nous confronte au prisme de la migration envisagé du point de vue de ceux qui fuient leur pays. Nous immergeant d’abord au coeur de l’agitation qui rythme un périple meurtrier, le réalisateur nous fond au sentiment d’urgence partagé par les « migrants » avant de s’intéresser à leur situation lorsqu’ils ont la chance de parvenir sur une terre qui est loin d’être un eldorado. Foudroyant.

Interloqué par les révoltes raciales qui éclatent à Rosarno en Calabre en 2010, Jonas Carpignano se rend sur place. Il y rencontrera Koudous Seihon, un réfugié burkinabé actif au sein des émeutes. Ancrée dans le réel, la démarche du réalisateur tend à transcender la réalité des vagues migratoires qui submergent la péninsule italienne alors que l’Europe demeure aveugle face à une problématique mondiale de première importance.

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La curiosité (ou soif de vérité) du réalisateur et son engagement le conduiront à réaliser un court-métrage sur les émeutes dans lequel il confie déjà à Koudous Seihon le rôle qu’il reprendra dans MEDIRREANEA. Primé à la Mostra de Venise, A CHJANA (2012) sera suivra d’une autre fiction ayant pour cadre Rosarno et comme contexte l’immigration, A CIAMBRA (2014). Le court-métrage est sélectionné à la Semaine de la Critique à Cannes où il reçoit le Prix Découverte alors que Jonas Carpignano travaille à la production de MEDITERRANEA. Nourri de son expérience et de ses rencontres, il compose un scénario d’une justesse stupéfiante.

Celui-ci se déploie en deux mouvements consécutifs et plonge, sans concession ni consensualisme, dans la réalité d’une situation à la fois singulière et – malheureusement – universelle. Economisant une mise en place narrative qui tendrait à introduire le départ et ses raisons, Jonas Carpignano ouvre son film sur une séquence en clair-obscur où, en Algérie, des migrants s’entassent, sont entassés afin de faire route vers la frontière libyenne. Nous découvrons Ayiva (Koudous Seihon) et son meilleur ami Abas, tous deux burkinabés, qui participent à quelque contrebande avant de profiter de l’occasion de passer en Lybie afin de rejoindre l’Italie. Le périple les conduit vers la traversée de la Méditerranée, un bassin commun qui constitue tout à la fois une route et une frontière entre deux continents ; entre deux mondes et une multitude de fantasmes.

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Abasourdis par ce passage en mer, à l’instar des protagonistes dont nous épousons le point de vue, nous entrons alors dans le second mouvement narratif : la réalité de l’immigrant qui espère trouver le refuge espéré. A travers le regard d’Ayiva, nous vivons une véritable expérience où s’entremêlent solidarité et débrouillardise mais aussi racisme, jugement et rejet.

L’intelligence de l’écriture permet au réalisateur de faire corps au ressenti de ses personnages et, tandis que Ayiva s’impose comme protagoniste central, se placer habilement à distance pour mieux nous confronter au trouble de situations qui les dépassent, les écrasent ou les oppressent, mais auxquelles ils font face, coûte que coûte. Si la mobilité du cadre et les valeurs de plan font sens non sans une certaine réthorique, l’approche esthétique permet de transcender émoi et énergie. Certaines séquences sont proprement étourdissantes (comme la traversée de la Méditerranée) tandis que le travail sur le son et sur la musique offre de nombreuses résonances et attisent, subtilement, notre attention.

L’évolution du récit tient de la chronique permettant au réalisateur d’envisager de très nombreux enjeux nous propulsant dans un questionnement ouvert où nous découvrons les visages pluriels de l’Italie – et part extension de l’Europe – de la bienveillante « Mama Africa » au racisme primaire et à la ségrégation. Le réalisateur s’intéresse en pointillé aux motivations mères des migrations et à la naïveté dont font preuve ou à laquelle veulent se rattacher les migrants et leurs proches, emplis d’espoir autant que désespérés. Au-delà, il questionne notamment la paternité mais aussi le devenir d’un pays étrangement gangréné où « le système » transforme des enfants en mafieux très conscients de leurs actes.

Est-elle une ponctuation que la musique est aussi un véhicule de sens qui parcourt le film de part en part. Lien entre Ayiva et sa fille, elle l’est aussi entre les Continents et les cultures avec notamment les chansons de Rihanna qui hantent le film de part en part tout en soulignant rien moins que l’universalité des droits de l’homme. Enfin, la musique ponctue également le film sur une séquence autant envoûtante que médusante.

MEDITERRANEA
♥♥♥
Réalisation : Jonas Carpignano
Italie / USA / France / Allemagne / Qatar – 2015 – 110 min
Distribution : /
DrameMediterranea - poster - affiche

Cannes 2015 – Semaine de la Critique
Festival Cinéma Méditerranéen Bruxelles – Compétition / Film d’Ouverture
Prix Lux 2015 – Finaliste
Black Movie 2016 : 50% Carte blanche, 50% Carte noire

photo4mediterranea3mise en ligne initiale le 3/12/2015

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