Interview : Mathieu Vadepied

On 17/11/2015 by Nicolas Gilson

Mathieu Vadepied a travaillé comme directeur de la photographie avant de faire en parallèle ses armes comme réalisateur avec deux court-métrages (LE SOUFFLE en 2004 et MILLE SOLEILS en 2005) et un long-métrage documentaire (FOLLES HUMANITES en 2011). Après avoir collaboré à des projets divers comme SUR MES LEVRES et INTOUCHABLES, il signe son premier long-métrage de fiction, LA VIE EN GRAND qui a clôturé la 54ème Semaine de la Critique à Cannes avant d’être présenté au FIFF de Namur. Le film met en scène un jeune adolescent d’origine africaine qui, vivant en banlieue, décide, avec ses armes, de changer le cours de sa vie.

Comment est né LA VIE EN GRAND ? - L’idée est venue juste après le tournage d’INTOUCHABLES. On avait tourné une partie des scènes dans un quartier de Bondy et j’avais été extrêmement marqué par ce moment où on avait travaillé avec notamment plein de garçons du quartier. Cette population et ses problématiques m’intéressaient. Et ça croisait la question de l’adolescence sur laquelle j’avais déjà travaillé dans un documentaire et un court-métrage. Je suis parti de ça et de souvenirs ma propre adolescence – de ma scolarité particulièrement compliquée et d’un lien avec l’Afrique et l’histoire qui la relie à la France.

Comment avez-vous pensé l’ouverture du film ? - Il y avait cette idée d’essayer de trouver l’énergie du film dès cette première scène. La relation avec le prof de gym, son rapport à l’école, la difficulté de canaliser son énergie… La structure de cette scène pose en effet un peu ce qui va se passer par la suite.

Mathieu Vadepied, réalisateur de 'La Vie en grand'

Vous montrez une école bienveillante. - C’était important. L’école est envisagée comme un lieu qui les protège. Il y a sans doute une part d’utopie car il y a plein de difficulté à l’école mais énormément d’enseignants se battent. Ils sont dans une forme de mission, et ça ce n’est pas de l’angélisme. C’est quelque chose dont j’ai été le témoin dans ma vie personnelle, avec des amis qui sont investis de ça depuis des années et qui me racontent leur combat et la nécessité de tirer les élèves vers le haut. Lors de l’écriture, je suis parti en observation dans différents endroits et j’ai pu rencontrer des profs. Pour ce qu’on appelle les mauvais élèves, je pense qu’il y a un vécu qui traverse les niveaux sociaux même s’il y a évidemment plus de difficulté lorsque les parents ne parlent pas bien français ou lorsqu’il y a des soucis économiques. Il y avait l’envie, presque politique, de dire que l’école est un lieu où, malgré la transgression, les enseignants conservent un regard d’adultes responsables. Il ne portent pas de jugement mais essaient d’accueillir.

Adama, votre protagoniste, s’éveille à lui-même au fil de l’interaction avec ses professeurs. - Au scénario, j’essaie de travailler quelque chose de l’ordre de l’accomplissement, de la prise de conscience qui, paradoxalement, passe par la transgression. Il fait d’abord les choses par calcul puis quelque chose se passe, comme une première note au-dessus de la moyenne, et il est étonné de l’effet que ça lui fait. Il y a une valorisation au yeux des autres élèves et du prof qui modifie son attitude de manière diffuse. Et ça infuse en lui dans le temps du récit à mesure qui nait une curiosité. (…) Le scénario est pour moi un peu politique à travers la de prise de conscience du personnage vi-à-vis de lui-même ; la possibilité d’existence, de s’accorder une valeur.

Comment avez-vous construit le scénario qui nous confond au ressenti d’Adama ? - Une fois qu’on a trouvé sa structure, on a écrit le scénario avec l’idée assez ludique d’avoir l’impression qu’on est dans sa capacité à improviser chaque situation. Il ne sait pas vraiment ce qu’il va faire et il fait les choses de manière un peu impulsive ou naïve. Mais ce qui le conduit, c’est sa capacité à improviser, quitte à dire n’importe quoi, et dans le non-sérieux de son âge. C’est une énergie qui appartient encore à l’enfance.

À quel moment le titre est-il apparu ? - C’est la dernière chose que j’ai faite, après la musique et le mixage. Je l’ai cherché durant trois mois car j’ai été obligé d’en changer. Il était là depuis plusieurs années et il se trouve q’un autre film se développait en même temps et avait le même titre (ADAMA). C’est hyper difficile de trouver un titre après coup et, en même temps, c’est un chemin assez incroyable. Ça raconte quelque chose de très important sur le film : comment nous nous sommes positionnés, ce que j’ai cherché comme direction pour le film dans un équilibre entre le cinéma d’auteur un peu intérieur et poétique, et la volonté que ce soit un film populaire dans le bon sens du terme. Le titre était le dernier lieu de définition de cette idée. Un matin, le titre est venu : LA VIE EN GRAND. Et c’est quelque chose, d’universel, que je retrouve dans plusieurs scènes du film : comment chaque individu peut s’autoriser à s’imaginer une vie en repoussant les barrières du déterminisme.

Comment avez-vous trouvé Balamine Touré qui interprète Adama ? - On a fait un casting dans les collèges. On a casté 1.500 élèves. Balamine était en train de s’échapper, la CP l’a attrapé et lui a dit de passer le casting. On la retenu parmi d’autres. Ça a été un long processus de discussion, de ré-essais avec des potentiels deuxièmes rôles. Sachant qu’il allait être de tous les plans, c’était une décision finale extrêmement difficile à prendre. Ce ne sont pas des acteurs. À un moment donné il y a un saut dans le vide qui est effrayant et qui représente toute la force du film.

Comment avez-vous travaillé la directeur d’acteurs avec les enfants ? - De manière totalement empirique. Ils ont autant que possible préparé le film, pas tant sur les scènes que sur leur capacité à être ensemble et à considérer qu’ils ont besoin de l’autre pour exister en tant qu’acteur. Ce regard sur l’autre permettait l’échange. Après, sur le plateau, il fallait au jour le jour apprendre les scènes et, essentiellement, il fallait que l’on se mette à leur disposition. On devait se mettre à leur hauteur, ne pas leur demander des choses compliquées qui serait des fantasmes de cinéma et de mise en scène. On a travaillé une simplicité dans la mise en scène avec des caméras qui ne sont qu’à leur service et ne sont jamais figées. On a voulu une adaptabilité de la machine cinéma que l’on a rendue le plus légère possible.

La musicalité du film était-elle déjà présente à l’écriture ? - La musique a été un processus très long, depuis la préparation jusqu’à la fin du montage, et même au-delà. C’était la chose la plus complexe à trouver. Il y avait dès le départ l’idée de trouver une musique qui soit plutôt dans l’énergie de la naissance du personnage, son mouvement de l’intériorité vers le monde. Plutôt qu’une musique mélancolique on voulait être dans son énergie pour s’en sortir. En assumant aussi des moments un peu triomphants, notamment quand il se voit plus grand qu’il en l’est, on restant toujours dans sa subjectivité. Il fallait juste traduire là où il en est lui, ce qu’il vit et non pas avoir un regard omniscient sur les personnages. Ça répond à l’envie d’une direction générale qui travaille une intériorité et autant que possible un cinéma des sensations.

Mathieu Vadepied, réalisateur de 'La Vie en grand'Interview réalisée lors du 30 ème FIFF de Namur

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