Mathieu Demy : Entrevue

On 30/11/2011 by Nicolas Gilson

En octobre dernier, Mathieu Demy est venu présenter son premier long-métrage, AMERICANO, au Festival International du Film Francophone de Namur (FIFF). Rencontre lumineuse autour d’un film singulier.

Quelle est la genèse d’AMERICANO ? - C’est un mélange de plusieurs choses : j’avais l’envie et le besoin de raconter un road-movie dont le point de départ serait un deuil. Celui-ci déclencherait le voyage et une série de questionnements sur un personnage qui irait se perdre dans une ville étrangère. Cette envie de cinéma, abordant aussi des thèmes plus personnels, a rejoint un autre paramètre qui est le film DOCUMENTEUR d’Agnès Varda, ma mère, dans lequel je jouais enfant et qui raconte une partie de notre vie à Los Angeles. J’ai eu besoin de prolonger ce personnage qui s’appelle Martin, un garçon assez mélancolique qui vit avec sa mère. J’ai eu envie de le faire grandir, de le récupérer, peut-être pour m’en libérer. »

L’idée d’intégrer des séquences extraites de DOCUMENTEUR était donc présente dès l’écriture ? - Oui. L’envie, aussi, de se projeter dans des fantasmes de films, dans quelque chose qui permettrait de sortir du caractère trop intimiste du sujet. J’avais envie d’évasion.

Il est question d’identité. - C’est un personnage qui se construit. Martin a deux passeports dont un américain qui lui vient de sa mère. Mais le lien avec elle étant un peu brisé il n’a pas envie d’assumer cette identité-là. Le personnage joué par Salma Hayek a une identité, elle aussi, trouble. C’est incontestablement un film sur l’identité. A travers ce deuil, le personnage comprend un peu mieux son histoire familiale, il arrive à s’ouvrir. C’est un passage. »

Martin est dans un refus absolu de la mère. - J’avais envie de raconter que le deuil peut déclencher des réactions imprévisibles, surtout quand des questions sont restées en suspens. J’ai voulu placer mon personnage face à des doutes, des fantasmes, des questions au sujet de ses parents qui ne sont pas résolus. Le film raconte le chemin de traverse qu’il va faire pour arriver à faire le deuil. Je voulais montrer que ce personnage n’arrive pas à faire les choses parce qu’il a trop de choses en tête. De ce point de vue, c’est un film assez douloureux mais qui se termine de manière apaisée.

Le souvenir est important, il est part intégrante à la construction identitaire. - Cela fait également partie du deuil. Pour bien vivre « l’après », on a besoin de comprendre ce qui s’est passé avant. Un deuil qui laisse plein de questions, sans réponses, n’est sans doute pas possible. Martin a besoin de mieux comprendre son histoire familiale, que cela n’a rien à voir avec l’amour que lui portait sa mère. Cela passe par les souvenirs. C’est aussi pour cela que je voulais qu’il y ait une mémoire de cinéma. Il me semblait intéressant que les souvenirs du personnage soient eux-même un film. Il y a beaucoup de choses très imbriquées.

Le titre s’inscrit comme un tatouage sur la peau du personnage. - C’est comme si la réponse à ses questions il l’avait déjà en lui. D’ailleurs quand il entre dans ce lieu qu’est l’Americano – que l’on a voulu à la fois réaliste et mental –, on ne sait pas ce qui est de l’ordre du conte et ce qui est de l’ordre du réel. Quand il voit cette chanteuse qui s’appelle Lola – qui est aussi la mémoire d’un personnage de fiction –, qui chante une chanson improbable, c’est comme s’il entrait dans l’œil du cyclone. C’est elle qui va remettre sa mémoire en route et ses idées en place. C’est comme si cela se passait dans sa tête. Et ce lieu, il l’a déjà en lui. C’est une manière de dire qu’il devait rentrer en lui-même pour trouver ses réponses.

Le casting est hétéroclite et surprenant. - Ce sont des acteurs que j’aime avant tout par leur travail. Ils sont aussi comme une carte géographique de ce que le road-movie va traverser. Au début, sur la question de s’engager avec cette femme et de faire un enfant, je voulais un personnage qui soit très proche de moi. Avec Chiara (Mastroianni) on a exactement le même âge et on a plein de choses en commun, au-delà de nos parents. Elle est vraiment à sa place dans ce début de film qui est un film d’art et essai français et qui ensuite voyage. Géraldine (Chaplin) incarne, avec sa culture et sa filmographie, un trait d’union entre l’Europe et les Etats-Unis. Salma, au moment où Martin s’extrait de sa propre vie, incarne un ailleurs complètement improbable.

A chaque lieu correspond un personnage, une coloration et une approche esthétique très marquée. Le lien se fait par la musique qui s’inscrit comme un leitmotiv. - Disons que chaque pays a une identité qui lui est propre et que l’on glisse d’un genre à l’autre. Je voulais que le film évoque ou fasse penser à d’autres films. Pour la tonalité générale j’ai tenu à reprendre la musique de Georges Delerue, qui a été réorchestrée par Grégoire Hetzel, qui est la musique de DOCUMENTEUR, parce que c’est la suite de ce personnage qui est assez mélancolique. Je voulais que ce thème lie le film comme pour accompagner Martin. D’autres musiques accompagnent son délire : elles illustrent l’ambiance du road-movie ou de films qui m’ont nourri et dont j’ai voulu faire l’écho. Martin évolue comme s’il butinait de film en film. Il arrive à se réapproprier sa vie.

Avant AMERICANO vous avez signé deux court-métrages. L’envie de réaliser est là depuis longtemps? - Je suis acteur et c’est vraiment cette porte d’entrée dans le cinéma que j’ai choisi parce que cela me correspondait bien. J’aime ça. J’ai toujours pensé que cela me nourrissait d’avantage de comprendre ce qu’un metteur en scène voulait. Cela me semble naturel de réaliser un film. Après, AMERICANO, il fallait que je passe par là. Il est truffé de références à mes parents. Il raconte plus mon enfance qu’autre chose.

Est-ce une manière de faire le deuil de leurs cinématographes ? - Peut-être. Mais un deuil joyeux parce que j’aime vraiment leurs films.

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