Critique : Mate-Me Por Favor

On 15/03/2017 by Nicolas Gilson

Véritable bombe, MATE ME POR FAVOR électrise les sens. De la première scène à l’ultime séquence de son premier long-métrage, Anita Rocha da Silveira ne cesse de nous surprendre au fil d’un développement inventif entremêlant le cinéma de genre et un jubilant pastiche du soap opera. Esthétiquement sensationnel, le film se dessine comme une satire fantasque d’une génération d’adolescents esseulée tout autant fascinée par la sexualité que par la mort, les selfies et… Jésus.

Une vague de meurtres à l’Ouest de Rio de Janeiro impressionne le quotidien de Bia (Valentina Herszage) et de ses amies. A mesure que les jours se succèdent, des adolescentes sont retrouvées sans vie. Elles auraient été violées… La rumeur nourrit l’imaginaire et alimente les récits fantasmés d’une jeunesse excitée par sa curiosité morbide. Peu à peu hypnotisée, Bia devient un témoin privilégié en tentant de venir en aide à une jeune fille agonisant dans un terrain vague. Embrassant la mort, elle découvre un nouveau souffle.

Mate-me por favor Anita Rocha da Silveira

La réalisatrice attise avec brio notre propre curiosité dès la première scène. Tandis qu’une explosive musique excite nos oreilles, nous sommes confronté au visage d’une jeune femme. La pleine frontalité d’un cadre serré est d’autant plus perturbante que son regard paraît vide avant que des larmes ne le remplissent et se déversent. La coiffure, le maquillage et bientôt la tenue de la jeune fille sont les seuls éléments dont nous disposons pour lui fantasmer quelque identité. La valeur de plan se module par un léger effet de saute jusqu’à la laisser apparaître fanée et terrorisée, au pied d’une pompe à essence, non loin d’un groupe de garçons qui ne lui prêtent aucune attention. Témoins de son désarroi, nous épousons ses pas avant qu’elle ne prenne la fuite, paniquée, et, tombant au sol, ne se retourne. L’expression de son visage se voulant enflammante.

Pensons-nous alors être face à un film de genre assez classique qu’Anita Rocha da Silva bouscule nos attentes. Renouvelant l’adresse frontale – qui par la suite n’aura cesse de ponctuer le film, elle nous met face à son héroïne, Bia, dont la vitalité et la force de regard semblent transpercer l’écran. Nous la retrouvons complice avec ses amies avant de découvrir son frère João (Bernardo Marinho) à demi caché par l’écran d’un ordinateur qui semble l’hypnotiser. Le jeune homme apparaît être le seul repère (ou non repère) familial pour la jeune fille de 15 ans dont la mère n’a de cesse d’être absente, préférant demeurer chez son amant et leur transférer quelque argent. Le quotidien de Bia se dévoile entre l’école et son appartement, nourri de ses interactions et des détails définissant son espace et sa personnalité. Un quotidien sans adulte et sans réelle motivation…

Très porté sur le cul, Bia est en couple avec un garçon qui met en doute le bien fondé du sexe avant le mariage, vivant assez mal (sans pour autant y mettre un terme) la sexualité que semble lui imposer la jeune fille – une sexualité à ce point libérée qu’il n’est peut-être qu’un objet permettant à Bia de vivre, non sans jalousie, ses désirs. Comme ses condisciples et amies, Bia incarne une jeunesse apriori décomplexée qui s’affiche en mini-short et parle très librement des choses. Toutefois l’obsession de l’image – entre minceur absolue et pluie de selfies – devient le témoin d’un mal-être que l’on ne nomme pas et dont on ne parle pas. En marge de la ligne narrative principale, motivant et épousant la fascination morbide de Bia, Anita Rocha da Silveira impressionne brillamment la photographie de l’adolescence contemporaine. Est-elle surannée qu’elle n’en paraît que plus juste, la caricature permettant de se moquer de stigmates pourtant aussi inquiétantes (si pas plus) que la vague de meurtres dont les protagonistes sont témoins.  Sexualisation d’une génération et attrait pour la mort résonnent peu à peu en écho.

mate-me

Le scénario parait moins narratif que sensitif, se construisant au fil d’épisodes tous plus colorés les uns que les autres (tant dans les enjeux qu’ils comportent que dans l’inventivité de la réalisation) et mettant en scènes des personnages secondaires impayables à l’instar d’une prêcheuse 2.0 (la religion, habilement tournée en dérision, étant tout à la fois une source d’ennui pour Bia et celle du réconfort pour son petit ami) ou d’une « rivale » dont la fête d’anniversaire (une séquence exceptionnelle) devient l’un des centres d’intérêt des adolescents.

Nombre de séquences se répondent et permettent de révéler, discrètement, l’évolution générale tandis que les rapports (in)humains révèlent la réalité commune dont ils deviennent les stigmates.

Le suspens s’inscrit pas touches impressionnistes tantôt narrativement (au fur et à mesure de la découverte des victimes et de l’exacerbation de l’attrait de Bia pour la mort – symbole d’une nécessaire renouveau), tantôt à travers des détails comme les blessures et les pansements qui ne cessent de se démultiplier. Aussi judicieux soit le scénario, l’approche esthétique devient l’élément-clé de MATE-ME POR FAVOR tant la réalisatrice attise notre curiosité en créant un singulier climat visuel et sonore dont le caractère artificiel devient le garant paradoxal du réalisme sous-jacent.

Proposant une grammaire nourrie du caractère hypnotique du film de genre et des artifices télévisuels (à dessein exagérés), Anita Rocha da Silveira offre à MATE ME POR FAVOR une éblouissante singularité. La photographie et le travail sur le son se veulent proprement électrisants. La frontalité de l’approche (tout comme une fixité certaine) acte d’une « pétrification » qui est tout à la fois celle des protagonistes, la nôtre et celle d’une société en plein mouvement qui ne cesse de s’essouffler. Le montage, énergique, permet à la réalisatrice de dépasser toute logique narrative à travers notamment une dynamique d’inserts (employée avec parcimonie) devenant la satire des réseaux sociaux et de la génération « duck face » tout en nous fondant au regard obsessionnel des uns (João?) et des autres (les victimes?). Enfin, la musique est tout à la fois un élément permettant à la réalisatrice de nourrir la personnalité des ses protagonistes, d’attiser nos sens et de nous surprendre lorsqu’elle devient l’un des éléments parodiques d’une satire riche et fulgurante. Vem Jésus !

MATE ME POR FAVOR
♥♥♥(♥)
Réalisation : ANITA ROCHA DA SILVEIRA
Brésil / Argentine – 2015 – 101 min
Distribution : /
Thriller fluorescent

Venise 2015 – Sélection Officielle – Orizzonti

Sala Web 2Mate me por favor - affichemise en ligne initiale le 09/09/2015
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