Critique : Marguerite

On 04/09/2015 by Nicolas Gilson

S’inspirant librement de la soprano américaine Florence Foster Jenkins, devenue célèbre grâce à son chant très peu académique, Xavier Giannoli propose un drame étourdissant sous des faux airs d’opéra comique… Dans le rôle titre de MARGUERITE, Catherine Frot, excenrique et bouleversante en interprète de « La reine de le nuit », campe certainement l’un de ses plus beaux rôles.

Marguerite-contre jour1920, Marguerite Dumont (Catherine Frot) est la grande mécène d’une association venant en aide aux enfants victimes de la guerre. Chez elle, elle convie le tout Paris à assister à des récitals privés dont le point culminant est son entrée en scène. Elle chante horriblement faux, ce que son cercle d’habitués comme son mari se gardent évidemment de lui dire. Flattée par un jeune journaliste, Lucien Beaumont (Sylvain Dieuaide), et un artiste surréaliste, Kyril Von Priest (Aubert Fenoy), elle décide de se produire devant un vrai public, à l’Opéra.

Chapitrant son récit, Xavier Giannoli l’ouvre sur l’introduction de sa principale protagoniste : « La Grande Marguerite Dumont ». En prenant le pouls de l’époque, il crée d’emblée un grand mystère en fondant notre regard à ceux de Hazel (Christa Théret), une jeune cantatrice invitée à chanter au château, de Lucien et Kyril, deux voyous qui en enjambent le mur. L’hôte ne se produirait qu’à la fin des récitals, parait-il. Nous la découvrons sur un nombre impressionnant de photographies la mettant en scène dans les rôles d’opéra les plus prestigieux – autant d’objets de moquerie et de fascination pour Hazel, Lucien et Kyril.

« Vous voulez savoir la vérité ? »

L’entrée en scène de Marguerite est exceptionnelle, sa prestation impayable. Impressionnant un petit monde qui paraît être la juste caricature de lui-même, Giannoli la rend d’autant plus fascinante que l’on sent l’artifice des rapports et des regards qui se portent sur elle sans qu’elle ne s’en aperçoive. « Elle a toujours chanté comme ça ? », questionnera Lucien. «Ah bhein non, elle a beaucoup progressé », lui répondra-t-on. Comme l’écrit dès le lendemain le journaliste, « il y a dans cette voix une vérité humaine qui déchire le coeur ». Le mensonge qui entoure Marguerite, partagé par tous, n’est-il pas la preuve de la plus grande des solitudes ?

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Découvrant « Un Nouveau Monde », Marguerite court « Vers La Joie ». Décidée à mettre en place un récital en public, elle se plie à « La Voix de son Maître », Atos Pezzini dit Divo (Michel Fau), qui l’y prépare. Chaque chapitre permet à Xavier Giannoli d’explorer les rapports humains qui se tissent entre les protagonistes mais aussi la nature de ceux-ci – notamment la couardise d’un mari adultérin et sa vénalité première. Derrière la lâcheté des uns et l’hypocrisie sociale ou l’intérêt financier des autres, il esquisse un portrait universel qu’il nourrit de dialogues aiguisés, acérés au phrasé contemporain ou sciemment désuet. Ponctuant son film sur « La Vérité », il la rend plurielle en révélant chaque personnage à lui-même alors qu’un monde – aveugle et mensonger – se meurt peu à peu… Offrant à cette fresque son réalisme, l’interprétation de l’ensemble du casting, auquel le ridicule ne fait pas peur, est des plus louables.

« L’argent n’a aucune importance. L’important c’est juste d’en avoir. »

Démultiplie-t-il les points de vue narratifs que Xavier Giannoli transcende l’énergie des personnages qui évoluent – au sens propre comme au figuré – auprès de la cantatrice. L’acuité du découpage et la fluidité du montage permettent de les saisir dans leurs interactions. Pensée avec soin, la photographie est source de contraste. Feutrée et en constant contre jour, la lumière exacerbe l’impression de voilage sur les intentions des personnages, pourtant le plus souvent évidentes à nos yeux, face auxquelles Marguerite demeure ou semble demeurer aveugle.

MargueriteTamisée, perçante ou reflétée, la (mise en) lumière impressionne nos sens. Toutefois joue-t-il à dessein avec les effets de contre jour que Xavier Giannoli s’y brûle les ailes tel un papillon virevoltant vers la lumière qu’il pense soleil lorsque les reflets percutent la lentille de sa caméra lorsqu’ils ne brulent purement et simplement pas son image. Une maladresse d’autant plus désolante que le soin accordé à la composition des plans et leur éclairage est frappante. La photographie est-elle alors trop éblouissante qu’elle demeure hypnotisante et sensible.

Confié à Cyril Nakache, le montage tient de l’étourdissement tant chaque chapitre semble répondre à une logique propre tantôt, sans que le film ne perde son homogénité. Si quelques passages paraissent scolaires (à l’instar du montage parallèle final manquant de crédibilité), les raccords sont habiles et efficaces, liant les espaces, les protagonistes et les pistes sonores un même mouvement qui n’en est que plus saisissant. Relevons encore la qualité des décors et des costumes – malgré ce petit trou sur le voile au niveau de l’épaule gauche qui doit hanter les nuits du costumier.

MARGUERITE
♥♥
Réalisation : Xavier Giannoli
France / République Tchèque / Belgique – 2015 – 127 min
Distribution : Imagine Film
Comédie dramatique

Venise 2015 – Sélection Officielle – Compétition

MARGUERITE

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