Marc-Henri Wajnberg : Entrevue

On 05/02/2013 by Nicolas Gilson

Rencontre avec Marc-Henri Wajnberg dont le film KINSHASA KIDS sort en Belgique cette semaine (en France le 3/04) après avoir fait le tour de nombreux festivals – notamment Venise, Toronto et Namur. Un film humain et généreux.

Quelle est la genèse du projet ? - J’ai travaillé pendant quelques années sur un projet chinois qui raconte les tribulations d’un orphelin dans les rues de Shanghai. Et ce projet, qui devait se monter, s’est soudain cassé la figure. Et, à ce moment-là, un ami manager de groupes de musique qui avait un projet de tournée avec des groupes congolais n’obtenait pas les visas. Je lui ai dit que j’allais aller les filmer sur place. Je suis arrivé à Kinshasa et je suis tombé dans cette ville dingue, avec des émotions très fortes : une foule de gens, une pollution, du bruit, des coupures d’eau et d’électricité, des embouteillages, des routes abimées, des milliers d’enfants dans les rues, et, en même temps, de l’énergie, de la couleur, de l’humour, de la musique… Et ce projet sur la musique a changé.

C’était la première fois que vous vous rendiez à Kinshasa, combien de temps y êtes-vous resté ? – Je suis resté trois semaines. J’ai eu le temps de me faire agresser et d’être sauvé de justesse. Il m’est arrivé plein d’aventures cette première fois, comme à chaque fois que j’y suis allé. Et au final j’y suis allé six fois avant de faire mon film pour m’imprégner de la vie là-bas, des gens, pour essayer de faire un film qui se tienne et qui soit cohérent avec ce que j’ai envie de montrer. C’était important de me plonger dans l’atmosphère, que les gens puissent ressentir les gens telles que je les ai ressenties. Il me fallait y aller souvent, ce que j’ai fait.

Vous vouliez transmettre votre ressenti ? - J’ai voulu montrer qu’il y a à la fois de l’énergie, de la violence, de l’humour, de la musique et de l’espoir.

Comment est née la structure narrative ? – Il m’est arrivé un tas de hasards quand j’ai commencé ce projet. Alors que je pars au Brésil pour un autre projet, je vais voir un concert de musique où il y avait en guest-star un congolais Lokua Kanza et il se trouve que c’est lui qui a fait la musique du film de Thierry Michel (CONGO RIVER). Dans les loges, il me présente une journaliste congolaise, Bibish Mumbu. Lorsque je rentre à l’hôtel, je prends dans mes bagages un livre que ma femme m’a offert avant de partir et c’est le livre écrit par Bibish Mumbu sur Kinshasa. Je rentre à Bruxelles. J’écris à Bibish Mumbu et je lui explique ce hasard. Elle me dit que ma femme a eu très bon goût de m’offrir son livre et on se fixe rendez-vous à Kinshasa. Elle vient au rendez-vous avec un comédien, Papy. De retour à Bruxelles, au KVS, on me présente des comédiens en résidence et l’un d’eux était Papy. Entre temps Arte me demande de faire un film web sur Kinshasa. Je m’installe pour faire un casting et je croise Papy et Bibish. Et Papy est devenu le comédien de ce film. Comme ça je n’ai eu que des croisements, donc je me suis dit que je devais peut-être construire mon film avec des croisements. De la même façon qu’Altman l’a fait pour SHORT CUTS. Mais si c’est « facile » de l’écrire en fiction, c’est plus improbable de le faire en documentaire puisque ce que j’aurais aimé c’est que tous mes personnages se croisent à un moment ou à un autre, ce qui est impossible : il y a sept millions de personnes à Kinshasa et ils ne se connaissaient pas. Mon projet de documentaire est devenu un projet fictionnel dans l’esprit, le style et la structure du documentaire – avec quelques séquences documentaires, mais une fiction : tout le monde joue un rôle.

Il y a des interactions entre la fiction et le réel, un flou qui nourrit le film. - Si on prend mon film par tranches, c’est du documentaire. Mais il n’est pas probable que les personnages se croisent vers une résolution finale, ça c’est le côté fiction. Chacun jour un rôle qui lui est proche. Par exemple, le propriétaire de Joséphine, qui est une restauratrice qui a un restaurant pirate, a essayé de la foutre dehors : on a refait la situation. Les enfants qui sont dans la rue sont des vrais enfants des rues. Je leur ai fait vivre des chose qu’ils ont l’habitude de vivre. Au début du film, José est chassé par sa belle-mère et je sentais qu’il y avait quelque chose qui était un peu difficile. On a discuté avec lui et il s’est avéré qu’il avait vécu la même situation.

Il y a un mélange des genres : si vous revendiquez un style documentaire, on voyage vers la comédie, vers un caractère musical ou encore vers l’animation. Cela crée une sorte de cafouillis qui transcende l’énergie du film. – En même temps ces genres différents sont cohérents. D’abord il y a énormément d’humour à Kinshasa et j’ai l’impression que les belges sont partis tellement vite qu’il y ont laissé le leur. Le Congolais sont plein d’humour, et ça se voit (ici peut-être moins parce que la diaspora a difficile). Là-bas ils ont difficiles mais ils sont toujours en train de se parler, de rigoler, de tchatcher, de se taper dans les mains – c’est magnifique à voir. Je voulais que cet humour existe, soit présent. Il y a de l’animation parce que Bebson est un personnage qui est sur une autre planète et lorsqu’il me racontait des choses, je voyais de l’animation. Donc je lui ai dit qu’il y aura dans le film un moment où il sera sur une autre planète. Ça l’amusait beaucoup et je sais que c’est cohérent avec lui. En même temps il y a de la musique car elle investit tous les moments de la société (pour la naissance, la mort…) et dans toutes les couches de la population. Donc je voulais que cette musique soit là sans jouer le côté « ethnique ». Je la voulais moins cliché. La preuve c’est qu’il y a de la musique classique, de la rumba mais aussi du raggamuffin (c’est ce que joue Bebson). J’aimais bien que ces genres de musique se croisent, s’interpénètrent et jouent ensemble – c’est comme cela, par exemple, que Bedson chante aussi avec des musiciens classiques.

La musique réunit les protagonistes. - C’est un fil rouge. Les enfant en sont un autre. Effectivement.

La sorcellerie ouvre le film et dessine les contours de la réalité des « enfants sorciers ». Qu’est-ce qui fait qu’on accuse ces enfants d’être ceux du diable ? - La sexualité est assez débridée à Kinshasa : tout le monde a déjà entendu parlé du deuxième, du troisième ou du quatrième bureau. Bien souvent les couples se séparent et les femmes n’ont rien. Elle travaillent mais elles n’ont pas d’argent. Elle doivent se débrouiller pour aller loger ailleurs chez un membre de la famille ou un ami. La situation est toujours très précaire. En général, la femme est acceptée et pas l’enfant. Il doit rester avec le père qui est avec cette nouvelle belle-mère qui n’a pas envie de cet enfant parce que c’est aussi une bouche en plus à nourrir et qu’elle a aussi envie d’enfants et qu’elle ne veut pas nourrir l’enfant de l’autre… Dès qu’il y aura une connerie qui va se passer (par exemple s’il va trop pleuvoir ou un oncle malade) on va accuser l’enfant d’être la cause de ces maux : on va l’accuser d’être sorcier. Et là, c’est parti : une fois qu’un enfant est accusé de sorcellerie, il ne peut rien dire. On l’emmène à l’église et les familles payent pour la délivrance. (…) Lors d’une séance collective d’exorcisme – celle que l’on voit dans le film – l’enfant est censé être délivré et peut retourner dans la famille. Mais s’il n’a pas été accepté au début, il ne le sera pas la deuxième fois. (…) Après l’enfant s’enfuit car il n’est pas prêt à subir à nouveau des sévices. (…) Il suffirait de dire qu’il n’y a pas d’enfants-sorciers. Ce sont les pasteurs qui les identifient comme tels.

Il faudrait conscientiser la population. - J’ai un projet avec l’ONU – mais je ne sais pas si ça va se faire. Il s’agirait de faire du bruit autour de ce phénomène et d’agir en amont et pas en aval. Parce qu’il y a finalement beaucoup d’ONG qui s’occupent de réinsertion des enfants, une fois donc qu’ils sont considérés comme sorciers. Le projet est en amont : dire que les enfants sorciers n’existent pas, que c’est de la couille.

Comment avez-vous trouvé les enfants ? - On a fait des castings. J’ai vu plusieurs centaines d’enfants en général par groupe de 30-40. Et c’était émouvant parce que, pour les mettre à l’aise, je leur expliquais comment on fait un film. Après je leur demandais de chanter et les plus téméraires venaient chanter ce qui faisait rire les autres qui se mettaient à chanter… Petit à petit j’ai choisi les plus téméraires, dans la tranche d’âges que je voulais. On a loué une maison, on a pris un professeur de français, un professeur de musique, une mama pour faire à manger… Ces enfants habitaient ensemble et sont devenus un vrai groupe, mais ils ne se connaissaient pas avant. Les enfants ont composés eux-même la musique qu’ils chantent. Ils ont aussi trouvé le nom de leur groupe : « Le diable n’existe pas ». Et c’était pour moi une réussite car le fait qu’ils proposent ce nom, c’est un pas contre cette idée de sorcellerie.

Initialement ce nom ne devait-il pas être le titre du film ? - C’était le titre du film. MK2 qui s’occupe des ventes internationales trouvait que le titre n’était pas porteur et il lui ont préféré un titre plus léger. Au début je n’avais pas envie. Maintenant je m’y suis fait et j’en sui très content.

Cette rencontre avec Kinshasa vous a complètement imprégné. - Oui. C’est une ville particulière dont je suis tombé amoureux. Je me sens quand même responsable : j’ai fait un film et j’ai envie que ces enfants soit réinsérés, donc j’y travaille. J’ai déjà été par deux fois payer les parents qu’on avait retrouvés et des associations pour que les enfants retournent à l’école mais l’argent a été détourné, forcément, par les parents qui sont dans la précarité et qui n’ont aucun intérêt à donner l’argent pour les études de l’enfant. Les associations qui devaient s’occuper des enfants ont aussi détourné l’argent. Donc maintenant je suis en contact avec une école et les autorités de réinsertion où là j’ai tout à fait confiance. Au moins j’aurais fait ce que je peux. Pareil pour Bebson, finalement j’ai fait son disque.

Vous êtes présent dans quelques scènes. Pourquoi, au coeur de la fiction, il y a cette incursion documentaire qui engendre une forme de mise en abîme ? - C’était ma vision de Kinshasa. Je voulais que les choses soient claires : c’est la vision d’un blanc qui s’est retrouvé à Kinshasa. Ça me permettait de justifier à la fois le côté documentaire et le côté fiction.

Le droit de filmer semble compliqué. A-t-il été aisé d’obtenir les autorisations de tournage ? – C’est un système qui a été mis en place par Mobutu qui interdisait qu’on filme ou qu’on prenne des photos – parce que ceux qui prennent des photos sont des espions. Cette idée a été gardée par Kabila père et maintenant Kabila fils aussi. Très pratique : ça empêche de montrer ce qui va mal. Ca a changé. On peut mais il faut demander des autorisations. Si on paye, on peut filmer. Après il faut encore payer les policiers, les gens du quartiers… L’administration n’est pas payée depuis des mois. Les policiers arrêtent les voitures tout le temps (…) Quand le policier entre dans la voiture, c’est parti : le policier ne bouge plus et le mec doit payer. On voit quand les policiers ont été payés : soudain ils arrêtent moins. C’est un baromètre.

Ce film est votre témoignage. - Oui, c’est comment moi j’ai vécu Kinshasa. Mais en même temps les Congolais s’y retrouvent : ils sont mort de rire lors des projections quand ils voient ce qui se passent. C’est leur vie.

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