Marc-André Grondin : Entrevue

On 07/11/2013 by Nicolas Gilson

Révélé internationalement par C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée, Marc-André Grondin construit sa carrière entre le Québec et la France où il obtient un César en 2009. A l’affiche de VIC+FLO ONT VU UN OURS de Denis Côté, il est venu présenter le film au FIFF de Namur en octobre dernier. Rencontre.

Comment êtes-vous arrivé sur le projet de VIC+FLO ? - Il y a quelques années, j’ai travaillé avec Denis Côté sur un moyen-métrage (LES LIGNES ENNEMIES) qu’il avait réalisé pour le festival «Jeonju» en Corée. C’était très bref, j’avais deux jours de tournage, mais on s’est très bien entendus et il avait envie qu’on retravaille ensemble. Et moi aussi. On est resté assez potes, on se parle assez souvent. Il m’a dit qu’il écrivait quelque chose et qu’il avait un rôle pour moi. Il m’a envoyé le scénario quand il a terminé l’écriture et j’ai accepté tout de suite. S’il me demandait de jouer dans son film, sans que j’aie lu quoi que ce soit, je dirais oui : je suis assez vendu à ce qu’il fait.

Vous pourriez donc travailler avec lui « à l’aveugle ». - Oui. Je n’ai pas vu un seul de ses films en me disant que ça allait être horrible. Et on s’entend bien en fait. Je comprends bien son cinéma. On se comprend bien et il n’y a pas trop de travail de direction parce je suis assez près de ce qu’il veut, ce qui facilite les choses et les rend fluides.

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Qu’est-ce qui vous a plu dans le scénario ? - C’était une belle continuité de ce qu’il avait fait avant. C’était intéressant de voir Denis créer du dialogue aussi parce que normalement il n’y en a pas beaucoup dans ses films. Je trouvais intéressant de voir qu’il voulait raconter une histoire : il y avait une intrigue, un dénouement, une certaine chute aussi – ce qui n’est pas le cas de tous ses films. Donc l’objet, en tant que tel, m’a beaucoup plu. Et le personnage me plaisait : il y avait quelque chose d’intéressant à jouer un mec aussi droit, carré, qui se laisse attendrir mais qui a une rigidité de fonctionnaire.

Derrière sa rigidité, il se révèle humain. - Je crois que les agents de libération conditionnelle doivent être « carrés » comme ça car ils ont une ligne de conduite à suivre mais il se doivent d’être psychologues aussi. Ils doivent comprendre d’où le criminel vient, son bagage, sa vie en milieu carcéral pour l’aider à une meilleure réinsertion. À la limite – j’imagine – ils espèrent être un peu les confidents. Ce n’est pas un métier facile.

Comment avez-vous appréhendé le personnage ? Vous avez fait des recherches spécifiques sur sa fonction ? - Il m’arrive de faire un peu de recherches mais dans ce cas-ci tous les éléments, toutes les clés, étaient dans le scénario. C’était assez simple pour moi de comprendre ce que Denis voulait. Pour la vraisemblance de l’écriture, il a collaboré avec une agent de libération conditionnelle que nous avons rencontrée avec Pierrette Robitaille (qui interprète Victoria dans le film) avant le tournage. C’était très intéressant mais c’était beaucoup plus par curiosité personnelle que par recherche de personnage.

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Le dialogue est très écrit, est-ce que cela a conduit à des répétitions avant tournage ? - Non. Je pense que mes scènes sont beaucoup plus écrites. Mon frère qui a beaucoup aimé le film m’a d’ailleurs sorti une réplique en me disant « on dirait que tu lis un texte ». Et c’est exactement ça. Avec Denis on imaginait que c’était pour mon personnage son premier boulot sur le terrain et on voulait que ce soit scolaire. Lorsqu’il demande à Victoria si elle est capable de s’acquérir de tâches comme prendre soin d’elle et de son oncle, ce n’est pas très naturel et c’est exactement ce qu’on voulait : on voulait que le mec, comme un service à la clientèle qui a divers scénarios de réponse, ait pour chaque question une réponse.

C’est un élément qui évolue au fil de la narration. - Oui, parce qu’il se rend compte qu’une réinsertion sociale au milieu d’un bois, c’est un peu difficile. Le parcours du personnage est surtout un peu le reflet de celui du spectateur qui voit le film : au début on ne connait pas ces femmes à qui ont ne fait pas confiance, on est assez fermés, et, petit à petit, on s’attache à Victoria et à Florence que l’on vient à aimer. C’est ce que Guillaume vit. Je ne crois pas qu’il brise les serments des lois. Normalement il n’a pas le droit de faire des sorties, mais c’est intéressant. Il prend son boulot à coeur.

Il incarne une figure d’autorité qui est, à la base, présentée comme le danger. - Beaucoup de gens m’ont dit que, quand ils m’ont vu arriver, ils ont cru que j’allais foutre la merde. Le truc, c’est qu’il en a le pouvoir mais il n’a pas besoin de l’utiliser. Ce n’est pas un malicieux. Il est là réellement pour leur bien. Et intérieurement il sait qu’il n’arrive que difficilement à dominer Victoria qui en a vu d’autres. C’est pour cela qu’il joue au petit chef très droit.

Le personnage de Florence le perturbe aussi, elle appuie de suite là où ça fait mal. - Florence, même si elle se fout un peu de sa gueule, ne joue pas de jeu avec lui. Il est déstabilisé par elle.

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Est-ce que vous avez découvert le résultat de l’approche esthétique au fur et à mesure du tournage ou est-ce que vous avez réellement découvert le film au montage ? - Je n’avais pas accès au rushes. Normalement je les regarde presque tous les jours mais là j’avais peu de jours de tournage et ils étaient étalés. J’ai eu un peu la surprise à la fin. Même si une bonne partie ne me surprenait pas, il y a tout de même une partie du ton qui m’a surpris : c’est beaucoup plus léger que je ne croyais. Il y a une légèreté et un humour qui sont beaucoup plus présents que je ne croyais. C’est une belle découverte. Denis écrit des bons dialogues, très drôles. Ce serait cool de le voir faire une comédie.

J’ai promis de vous poser deux questions. Est-ce que vous avez taillé votre barbe vous-même ? - Oui malheureusement. J’aimerais bien avoir un super barbier. Il y en a un super bon à Paris où je suis allé deux fois mais à Montréal je ne connais pas de très bon barbier alors je dois le faire moi-même. Là j’ai décidé de me laisser pousser la barbe mais je trouve ça chiant à faire.

C’était par rapport au film ou votre barbe y est extrêmement dessinée. - Non, c’est la maquilleuse qui s’en occupait. On en a décidé avant avec comme référence André Agassi.

Vous vous reconnaissiez avec ? - Je ne suis pas fan du bouc. Dans la vie je ne trouvais pas ça si différent mais à l’image j’ai vu que ça me change beaucoup.

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Un autre attribut du personnage, ce sont ses pantalons étroits. - (Rires) C’est un choix de la costumière. Tout le look a été décidé afin de refléter qui est le personnage en dehors de son boulot : un jeune professionnel, gay, un peu BCBG. Tu vois que le mec choisit ce qu’il porte et ne s’habille pas comme un vieux fonctionnaire déprimant. Il a une chemise à manche courte bien ajustée avec un petit brillant à l’intérieur mais il fallait que ça reste « carré ». C’est assez marrant parce que plusieurs gens ont fait comme commentaire qu’apparemment j’ai un gros cul dans le film (rires). Il faudrait que je le revoie et que j’y fasse attention. Je me souviens qu’effectivement ils étaient assez ajustés au niveau de la taille (rires).

Est-ce qu’il y a des personnes avec qui vous avez envie de travailler ? - François Damiens. Ça fait des années que je le dis. C’est un génie de l’humour et un très bon acteur. Sa prestation dans DIKKENEK a changé ma vie, ça m’a marqué. On voit tout son génie dans ses caméras cachées : il a une écoute hallucinante en quelques secondes il peut voir tout ce qui peut énerver quelqu’un et ensuite appuyer sur le bouton en gardant son sérieux. C’est hallucinant. Un véritable tour de force.

Comment avez-vous découvert ce film ? - Sur le tournage du PREMIER JOUR DU RESTE DE TA VIE, Pio Marmaï faisait l’accent belge que je ne connaissais pas vraiment – je ne connaissais pas suffisamment les accents français pour voir les différences. Il faisait de bouts de DIKKENEK et au bout d’un moment j’ai réussi à choper le dvd que j’ai du regarder 15 fois durant le tournage – assez pour qu’on me dise que j’avais parfois l’accent belge. Par la suite on m’a rapidement parlé des caméras cachées que j’ai regardé.

Peu des films québécois sortent en Belgique, mais y sont diffusés en festival, ce n’est pas frustrant ? - Ce qui est bien en festival, c’est que ça ouvre une porte et que ça invite des gens à voir ton film. Après c’est dommage que la porte se referme car on espère toujours qu’elle reste ouverte. Oui c’est frustrant mais par pour moi : ça l’est par rapport à tout ce qui se fait au Québec. Le cinéma québécois devrait plus être vu, il devrait avoir une meilleure distribution en Europe et surtout en France – en Belgique aussi. Je trouve dommage qu’un très bon film québécois se joue dans quatre salles en France durant une semaine avec très peu de promotion. Il devrait y avoir une meilleure distribution, plus agressive.

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