Interview : Manu Riche

On 30/12/2015 by Nicolas Gilson

Documentariste, dramaturge ou encore metteur en scène, Manu Riche signe avec l’adaptation du roman « Problemski Hotel » de Dimitri Verhulst son premier film de fiction. Il y met en scène, avec superbe et singularité, le destin croisé de demandeurs d’asile réunis dans un centre d’accueil au caractère labyrinthique. Jonglant avec habilité avec l’absurde et le burlesque, il propose une oeuvre d’une force rare. Rencontre.

Pourquoi réaliser aujourd’hui une fiction ? - La fiction n’était pas un programme : je cherche la meilleure façon de raconter une histoire. Le format est très important par rapport au sujet mais je ne fais pas (évoluer) une carrière. Le livre de Dimitri Verhulst m’a inspiré et j’ai eu la même démarche que lui : il a d’abord écrit un reportage qu’il a publié dans De Morgen avant de se servir de cette matière pour écrire son roman. Je trouvais que c’était très juste. Il donnait une ampleur aux personnages que le documentaire ne peut pas révéler parce que l’on reste dans des canevas plus restrictifs. Le travail de Dimitri présentait une liberté que je voulais traduire en cinéma. Cet humour burlesque dans le traitement d’un sujet plus grave était pour moi primordial. C’est très compliqué d’avoir ça dans un documentaire.

Manu Riche © Het Belang Van Limburg

Le désir de la fiction m’est venu lentement, tout en travaillant dans le documentaire. En explorant les possibilités du cinéma, fiction et documentaire ne sont pas si séparés. Le documentaire est une autre méthode de travail mais ce n’est pas tellement différent. La fiction se prépare plus en amont, là où le documentaire se travaille plus en aval, au montage. Ce sont plutôt deux méthodes de travail que j’ai voulu joindre.

PROBLEMSKI HOTEL présente effectivement un caractère hybride qui au-delà de son « organicité » devient proprement sur-réaliste à l’instar du bâtiment qui en est le coeur. - Le lieu est complètement réaliste et absurde en même temps. En utilisant assez banalement une banque qui, dans son architecture ne raconte rien d’autre, on transforme ce lieu. Dès qu’on décale un peu le regard, le réalisme qui est une volonté de l’architecture se transforme en quelque chose d’autre. C’est un film sur les réfugiés qui va au-delà de ça : c’est une communauté qui essaie de s’organiser et de survivre. On se demande où on est. Je laisse la question en suspens.

La place du bâtiment est d’autant plus importante que la réalité rattrape la fiction. Vous adaptez au cinéma un roman qui est lui-même l’adaptation d’un reportage et lorsque le film est fini ce même type de bâtiment est mis à disposition pour loger des demandeurs d’asile. - On ne l’avait pas programmé comme ça. Dans le livre, on est dans une caserne. Le décalage du bâtiment m’intéressait pour montrer qu’il n’est pas conçu pour et pour témoigner du faste que notre pays à connu. C’était la plus grosse banque et le siège le plus impressionnant du pays. Je voulais aussi un bâtiment en hauteur, qui soit au-dessus de la ville – ni dessous ni dedans. On est en suspens « là aussi ». Tout en inscrivant l’ensemble dans un code réaliste, c’est comme de la science fiction.

Au fil du montage, vous semblez figer l’espace qui devient un personnage en tant que tel. - Ce sont des moments de mémoire dans le film, comme si l’histoire s’était déjà déroulée. On dirait des images figées mais elles le sont car il s’agit de photos. J’ai demandé à un photographe, Eddo Hartmann, de faire des photos notamment de la chambre, l’escalier ou encore du bâtiment en angle. C’est un moment de documentaire ; elles deviennent des documents qui établissent la situation qu’on a vu.

L’équilibre auquel vous parvenez à jongler entre le réalisme et le burlesque est saisissant. - C’est un voyage au même titre que les personnages voyagent là-dedans. Ils sont emmenés dans un endroit indéfini et ils ont tous leurs désirs et leur trajectoire. Ils veulent tous aller quelque part sauf Bipul, le personnage principal. Il est presque comme le bâtiment, il est comme cette chose qui a perdu toute illusion. Et en même temps, il a un regard sur toutes les situations.

Bipul est pour le spectateur une sorte de guide. - Le film se raconte à travers son regard mais Bipul est très conscient que, même s’ils aident les autres, leur situation ne va pas se résoudre. Confronté au problème du jeune garçon à l’école, il essaye de raccommoder les choses tout en sachant que ça n’ira pas. C’est trop compliqué. On le voit bien aujourd’hui dans la monde dans lequel on vit, avec l’afflux de réfugiés : on ne sait pas réagir. On n’y parvient pas parce que ça nous dépasse. Il y a une remise en question totale du monde dans lequel on vit. Bipul raconte assez bien ça. Il raconte cette façon d’être dépareillé.

Au-delà Bipul devient la métaphore de notre société. Il n’a plus de mémoire. - Il n’a plus de mémoire ou bien il dit qu’il n’en a plus. Il est pris au piège d’un jeu qu’il n’arrive pas à contrôler. C’est une métaphore mais ça ne se limite pas à ça. Il veut aider mais il n’a pas d’arme. La meilleure munition est de se rétracter et d’attendre.

Vous rendez intelligible la situation dans sa globalité, en donnant également une place aux « accueillants ». - C’est là où j’avais peur de tomber dans les clichés. Il fallait avoir assez de légèreté… Ce qui est terrible, c’est la bonne volonté des gens. On est toujours dans le messianisme de vouloir aider. Et ce n’est pas possible. Ces personnages deviennent réfugiés au même titre que les réfugiés. Ils ne savent pas imaginer quelque chose d’autre. Ils sont peut-être plus perdus encore que les réfugiés. Ce qui m’intéressait, et qu’on retrouve dans le livre, c’est qu’on donne la parole et des noms à des personnes et non à « des réfugiés ». J’en ai ras le bol d’entendre parler de « réfugiés » ou de « migrants », ce sont à chaque fois des individualités, des familles qui ont des histoires complètement différentes les unes des autres. On met tout ça dans un sac qu’on fait voyager dans un centre pour résoudre leurs problèmes… Mais les problèmes ne se résolvent pas comme ça. Le véritable problème, c’est comment résoudre la vie.

La musique nourrit le film de manière plurielle, lui offrant un souffle singulier et engendrant également de nombreux constrastes tantôt burlesque tantôt franchement dramatique. Qu’est-ce qui a guidé vos choix ? - J’ai découvert la musique de Guy Cabay, cette bossa-nova que je trouvais très drôle, par hasard en écoutant la radio. C’est un des premiers éléments burlesques qui m’a intéressé d’autant plus que c’est chanté en wallon. C’est un élément que je voulais intégrer au film. La chose plus compliquée ou la plus écrite, c’est la musique de Bartók qui sont des duos pour violons que le compositeur a écrit pour permettre aux violonistes d’apprendre à jouer de la musique. Au début du film, Bipul pense que Lidia joue du violon. Pour moi, cette musique, c’est Bipul qui l’entend. C’est sans doute le seul élément de sa mémoire. Il se rappelle d’une musique qu’il a peut-être entendu ; qu’il a peut-être joué de la musique dans le temps… C’est une musique que je trouvais très belle, à la fois très chaude et très froide. Et puis, il y a la musique qui est dans le bâtiment, qui est cette musique complètement absurde qui va de pair avec la « directrice du centre » qui fait du jogging dans le bâtiment et qui, je me l’imagine, s’est dit qu’on allait égayer l’endroit avec des musiques de Noël… Mais le film est un grand conte de Noël.

Problemski Hotel - affiche

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