Interview : Manal Issa

On 05/03/2016 by Nicolas Gilson

A l’affiche de PEUR DE RIEN, Manal Issa ne rêvait pas de faire du cinéma. Libanaise ayant fui la guerre et trouvé refuge en France en 2006, la jeune femme fait des études d’ingénierie à Paris lorsque Daniel Arbid la repère. À l’image du personnage de Lina auquel elle donne vie avec une déstabilisante spontanéité, Manal revendique sa liberté. « Gammeuse », passionnée par son métier d’ingénieur, elle embrasse aujourd’hui une carrière d’actrice guidée par la passion et son « ressenti ». Bientôt à l’affiche de NOCTURAMA de Bertrand Bonello, elle n’a pas eu peur de décliner de nombreuses propositions parce que les projets n’avaient pas « la magie » qui lui semble nécessaire. Lors de sa venue au FIFF de Namur, elle nous offrait sa toute première interview. Une rencontre lumineuse ponctuée d’éclats de rire.

Manal Issa, comédienne dans 'Parisienne' de Danielle Arbid

Comment êtes-vous arrivée sur le tournage de PEUR DE RIEN ? - Par casting sauvage : on m’a trouvée. Je suis ingénieur et j’habite à Paris, on a vu une photo de moi sur Internet et on m’a contactée pour que je passe un casting. J’ai fait plusieurs essais. J’ai passé un premier casting puis on m’a rappelée. J’ai rencontré Danielle (Arbid), on a beaucoup discuté et on avait beaucoup de points en commun. Et voilà !

Qu’est-ce qui vous plaisait dans le scénario ? - C’était d’abord Danielle. J’avais beaucoup aimé DANS LES CHAMPS DE BATAILLE que j’ai vu quand j’avais 13 ou 14 ans. Avoir devant moi une Libanaise qui pense comme moi était quelque chose d’impensable pour moi – je vis en France et j’ai peu d’amis Libanais. Après, en lisant le scénario que je trouvais magnifique, j’ai eu un choc. Lina me ressemble beaucoup, mais elle est plus belle que moi. Je voulais prendre d’elle pour me découvrir moi-même.

Qu’entendez-vous par « plus belle » que vous ? - Dans la façon dont elle voit la vie et la liberté. Moi, je m’attendais plus à me cacher. Mes études d’ingénierie me le permettent. Ça m’allait de me cacher derrière un ordinateur. Avoir cette chance de vivre la vie de Lina était magnifique. (…) Je ne pensais pas être actrice. Je me suis battue pour faire mes études d’ingénieur. Je me suis battue pour arriver à ce stade où je suis libre. On peut me donner un avis, mais on ne peut pas me l’imposer. (…) C’est un livre qui m’a rendue forte, qui fait en sorte que je n’ai plus peur de mon père. Un film peut, comme un livre, sauver une vie.

Il y a quelque similitude entre vos parcours dans la mesure où Lina étudie d’abord l’économie avant de décider de prendre une orientation artistique. - Oui, c’est un peu pareil. Mais moi, ce n’est pas un choix : c’est un beau cadeau de la vie. Tout à coup on te propose de jouer dans un film alors que je n’y avais jamais pensée. En plus c’est le rêve de beaucoup de gens.

Et quel serait votre rêve ? - Avoir la plus grande startup qui réussit dans le monde arabe. Mais une fois arrivé dans le milieu professionnel, on se rend compte que beaucoup de gens ne pense qu’à l’argent. Et quand on a un rêve, ce n’est pas à ça qu’on pense mais à ce qu’on va accomplir. Du coup, je prends mon temps, je travaille toujours comme ingénieur mais le cinéma me prend beaucoup de temps. Et j’aime les deux choses.

peur-de-rien

D’autres projets cinéma ont donc déjà suivis PEUR DE RIEN ? - J’ai tourné PARIS EST UNE FETE avec Bertrand Bonello (ndlr – depuis renommé NOCTURAMA). Et j’ai fait des castings. Mais je n’ai pas envie d’être actrice, j’ai envie de faire de beaux films. Je ne vois pas ça comme un métier, mais comme de belles expériences.

L’évolution de Lina, sa prise de liberté, s’exprime à travers son corps et sa sexualité. - Après la présentation du film, on nous posait beaucoup de questions sur l’immigration. Mais plus qu’être émigré, ce qui est important, c’est se sentir bien dans son corps. C’est une chose tellement plus importante qu’avoir de l’argent ou trouver du travail. Pourquoi est-ce que moi, comme toutes les femmes, si je m’assois en mettant juste un genou au-dessus de l’autre c’est bien, mais si je m’assois autrement on m’adresse des regards ? Je ne suis pas libre de parler, pas libre de rigoler. Arrivée en France, je me suis dit qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. La France m’a aidée à savoir qui je suis.

Du coup, est-ce qu’à vos yeux la France demeure une terre de liberté ? - Plus que le Liban déjà. (rires) C’est comme dans le film : « un pays où tu peux marcher sans être jugée, c’est un vrai pays ». Un pays où tu marches et tu ne te sens pas bien, ce n’est pas un pays. Et au Liban, je ne me sens pas bien – sauf dans mon quartier.

Dans quelle mesure PEUR DE RIEN, qui se déroule dans les années 1990, parle-t-il du Liban d’aujourd’hui ? Est-ce que le Liban que fuit Lina est différent ? - Pour moi, c’est le même. J’ai fui la guerre en 2006 pour m’installer en France. Mais le problème demeure le même : c’est un pays instable avec un gouvernement qui n’a pas changé depuis les années 1990. La perception que Lina a du Liban est similaire à la mienne, alors que ce ne sont pas les mêmes réalités. C’est un pays qui se dit libre, mais il n’y a pas de liberté. Danielle ne peut pas y montrer ses films parce qu’ils sont jugés trop sexuels ou trop politiques. C’est pour ça aussi que Danielle m’inspire. Dans le village dont je suis originaire, je suis perçue comme bizarre ou « pute » parce que je ne veux pas me marier.

Parisienne - Peur de rien

Comment se sont passées les rencontres avec Vincent Lacoste et Damien Chapelle ? Les connaissiez-vous avant ? - Je ne regardais pas trop de films avant, mais j’avais vu LES BEAUX GOSSES. C’est un très beau casting. Ce sont des amis. Je les rencontrais pendant le tournage des scènes. Moi, je ne jouais pas, j’apprenais à les connaître et à les aimer.

Et donc vous regardez plus de films aujourd’hui ? - Oui, je regarde plein de films maintenant. Tout le temps. Je comprends très bien ce que j’aime et ce que je n’aime pas. Même pour la suite : je sais très bien ce que je pourrais accepter ou pas, là où je me sentirais bien. C’est un truc de dingue le cinéma en fait. Je ne me rends pas encore bien compte je crois. Maintenant j’écris un scénario, mais c’est secret.

Qu’est-ce qui fait que vous sentez que vous pouvez accepter un projet ? - Il me faut de la magie. Je pensais que j’avais ressenti cette magie (avec PEUR DE RIEN) parce que c’était mon premier film. Mais en lisant des scénarios et en faisant des castings, je me rends compte que certains projets me font ressentir cette magie. Comme en regardant certains films, c’est le fait de découvrir un truc en soi. Si je ne découvre rien… Quand je ne le « sens » pas, je quitte la salle ou j’arrête de regarder. C’est pareil pour un scénario. On le sent.

Est-ce que vous aviez vu les films de Bertrand Bonello avant de travaillez avec lui et, si oui, en préférez vous un plus particulièrement ? - Oui, j’ai vu tout ses films. Mon préféré, c’est DE LA GUERRE. Il est super. J’adore ce film. Il est fou Bonello. Il y a beaucoup de lui dans ce film. Quand on donne de soi, on le sent. Dans le film de Danielle, j’ai tout donné de moi. Ce sont les films que j’adore : tu n’as pas peur, tu vomis tout. Tu te dis que si demain tu meurs, aujourd’hui tu donnes tout.

PEUR DE RIEN vous a également permis de rencontrer Dominique Blanc. - C’est une personne qui m’inspire beaucoup. Elle m’a donné envie de continuer à faire du cinéma. Elle m’a en fait demandé si j’en avais envie et je lui ai répondu que je ne savais pas. Elle m’a alors regardé dans les yeux et elle m’a dit : « tu es un cadeau pour le cinéma, il faut que tu continues ». et ça m’a fait quelque chose. C’est une petite fée.

Danielle Arbid et Manal Issa, réalisatrice et comédienne de 'Parisienne'Interview réalisée dans le cadre du FIFF en octobre 2015

Peur de rien - affiche

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