Mammuth

On 05/05/2010 by Nicolas Gilson

Avec MAMMUTH Benoît Delépine et Gustave Kervern proposent une réelle redécouverte du talent d’acteur de Gérard Depardieu. Afin de donner vie au personnage de Serge, alias Mammuth, celui-ci se met à nu : de son jeu transperce une fragilité poignante et sublime. Celle-ci est habilement mise en scène comme impressionnée par les réalisateurs. Du personnage transpire un réalisme épatant, touchant, interpellant. Le mariage des dynamiques humoristique et esthétique des réalisateurs de LOUISE MICHEL à la figure mythique de Depardieu donnent ainsi naissance à un film hybride, décalé, qui malgré son irrégularité – la trame narrative s’embourbe irrémédiablement – s’impose comme brillant.

La photographie et les choix esthétiques n’y sont pas étrangers. L’originalité de la mise en scène est transcendée au travers de la composition des plans, de la fixité du cadre et de l’emploi du son. Certes les réalisateurs n’optent pas pour une pleine radicalité esthétique mais lorsqu’ils recourent à la fixité, celle-ci se veut révélatrice : elle permet de joindre humanisme et humour, réalisme et sarcasme, tendresse et ironie. D’aucuns y verront du pathétisme. Mais au regard d’une séquence paradigmatique, celle où Serge qui fait halte dans un restaurant partage un fou-rire avec des inconnus, c’est une drôle de complicité qui est mise en place. Au niveau sonore, une dynamique de focalisation sur un élément plutôt que l’ensemble sert souvent de contrepoint. La singularité de l’humour de Delépine et Kervern est vivifiante : les éclats de rire ne sont pas dépourvus d’une réflexion sociale, voire sociétale. Devrait-on parlé d’humour social ?

Car c’est la vie des petites gens qui les inspirent et dès lors ne peut que captiver leur intérêt et le nôtre. Certes moquerie il y a, mais le rire sert toujours à rebondir. D’emblée le ton est donné, nous sommes confronté à ce que le quotidien a de plus atroce : l’anodin. Un homme arrive à la retraite, ses collègues lui organisent un pot de départ … La situation n’a rien d’extraordinaire, pourtant elle le devient. En quelques plans tout est mis en place et nous basculons dans un curieux univers. L’entremêlement des données réalistes et humoristiques s’impose : tout en découvrant la fragilité du protagoniste principal, Serge, et sa marginalité, nous ne pouvons pas rester insensible à l’ironie de l’arrière-plan. Là est la force des réalisateurs. Il est nécessaire d’adhérer à cette logique, sans quoi il est préférable de quitter la salle.

L’intérêt de la trame narrative se trouve dans la notion de parcours. Delépine et Kervern propose un parcours initiatique inversé : Serge remonte le cours de sa vie à la recherche des traces matérielles de son passé professionnel, et à mesure qu’il avance il se redécouvre, se dévoile et se révèle à lui-même. Le scénario est irrégulier au point de s’enliser et de sombrer, malheureusement, dans le film à sketchs. Notons qu’un personnage est exaspérant, la nièce de Serge, tant il prend trop de place … Toutefois la fragilité du jeu de Depardieu se veut salvatrice.

Les réalisateurs sont fins directeurs d’acteurs : l’ensemble du casting est sublime. La participation d’Isabelle Adjani – ou plus justement son apparition – ancre plus avant le sarcasme des deux compères. Le personnage qu’elle interprète se présente comme un caricature d’elle-même : le regard au vague, à la fois icône et iconographie. Mais il n’y a là aucune gratuité : c’est la fragilité, à nouveau, qui s’y trouve exacerbée. Cet étrange personnage permet enfin un double langage visuel et photographique qui se révèle émouvant. Alors oui, MAMMUTH est inégal, irrégulier mais il témoigne d’une folle vivacité !


MAMMUTH
**
Réalisation / Benoît DELEPINE et Gustave KERVERN
France – 2009 – 92 min
Distribution : O’Brother
Comédie
EA

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