Maja Milos : Entrevue

On 11/11/2013 by Nicolas Gilson

Récompensé à Rotterdam du Tigre du meilleur long-métrage, KLIP est choquant sans jamais être gratuit : il est le portrait brillant d’une jeune fille hypersexualisée et pourtant fragile ; le portrait d’une société dont les codes ont évolués et évoluent très vites. Rencontre avec Maja Milos lors de sa venue au Brussels Film Festival où elle présentait son premier long-métrage en compétition.

Comment est né KLIP ? - J’ai eu l’idée de faire ce film après avoir vu beaucoup de « clips » sur Internet – Soirées sauvages, railleries de professeurs, prises de drogues, sextapes avec de très très jeunes filles,… Je me suis dit qu’il y avait quelque chose de très important qui se déroulait là. J’ai commencé à faire de recherches tout en sachant déjà que je voulais traiter cela de manière très ouverte. Ma réflexion était à la base sociale et culturelle mais je ne voulais pas faire un film de propagande ou seulement parler de la partie sociale. Je voulais faire un film intime qui parle d’une histoire d’amour. Le plus important était de voir ce qu’il advient de la communication, ce qu’il advient de l’amour dans cette réalité. Comment est-ce que l’amour, l’empathie ou la tendresse peuvent encore apparaître.

Jasna, votre héroïne, fait d’elle-même un objet. Est-ce connecté à la réification de la femme qui est généralement opérée dans la pornographie ? - L’héroïne fait tout ce qui est possible pour séduire le garçon dont elle est amoureuse. Elle veut vraiment être aimée de lui. Elle est exagérément sexualisée – en sachant ce qu’elle veut sans avoir peur de parler de sexe – car elle est persuadée que c’est l’image que lui aime. Les adolescents d’aujourd’hui, selon moi, pensent connaître tout du sexe sans même avoir de rapport sexuel car ils sont entourés de pornographie. Je ne pense pas que ce soit quelque chose de mal mais le fait est que les seules images de sexe que l’on a dans notre société sont soit celles de la pornographie, soit celles romantico-sentimentale des films américains où la beauté du corps est sublimée et les deux sont dépourvues d’émotions. Quand ils grandissent en étant persuadés de tout connaître au sexe, c’est quelque chose dépourvu d’émotion. Et quand la réalité se confronte à leur projection du sexe, c’est beaucoup plus dramatique que pour les précédentes générations.

Alors qu’elle ne cesse de faire des clips, quelques fois très « hard », Jasna est choquée lorsqu’on lui montre les photos de famille car certaines présentent des gens qui sont maintenant morts. - La partie très importante du film se retrouvait dans le fait de se filmer. Ces images sont différentes de la réalité dont elles montrent peut-être l’essence. Il font une portrait de leur vie qui est beaucoup plus intéressante, glamour, sauvage et colorée qu’elle ne l’est vraiment. Dans autre côté, les images qu’elle regarde sont celles d’un endroit sécurisant, quelque chose où elle est jeune, où ses parents sont jeunes, où il n’y a ni maladie ni problèmes : c’est quelque chose de purement sentimental. Et quand elle est confrontée à ce genre d’émotions, qui relèvent de la tendresse, c’est pour elle un choc. Aussi parce qu’elle refuse que la mort face partie de sa vie. Alors qu’elle est autour d’elle.

A quelques reprises la sexualité est, dans votre film, explicite. Pourquoi recourir à ces scènes comportant des images pornographiques ? - Toutes les scènes de sexe ne sont pas explicite, cela dépend du point de vue du personnage principal. Comme j’appréhende tout dans le film de manière très directe, sans rien cacher, il me semblait important de traiter le sexe de manière très ouverte et ce de leur point de vue. C’est cela qui est intéressant. Comme elle vit dans un environnement où les choses sont très explicites, je voulais montrer le caractère explicite de sa vie. Il était pour moi important de pouvoir tout montrer, que rien ne soit caché. Je montre le sexe dans un contexte qui n’est pas négatif, le problème ne vient pas de là, il se trouve dans la violence.

La sexualité transcende d’ailleurs également la tendresse qui se tissent entre les protagonistes, notamment dans une scène qui commence par un jeu de domination. - Dans cette scène, j’ai essayé de rendre sensible les émotions de Jasna et de montrer quel était son intérêt.

Lors de ses rapports sexuels, Jasna ne se protège pas. C’est un reflet du comportement de sa génération ? - Pour moi c’est surtout pour laisser transparaître le fait que, pour eux, il ne peut rien leur arriver. C’est la légèreté de l’être, la légèreté de l’adolescence où rien n’a de conséquence. Ils fonctionnent par instinct sans réfléchir.

Ils boivent, se droguent, se battent… et tout cela est mis en scène de manière très réaliste. - Ils boivent beaucoup. Il me semblait primordial de parler de manière très ouverte et directe tant de l’histoire que des adolescents, de ce qui se passe. L’alcool est une part normale de leur vie en tant que drogue peu chère. C’est traité de cette manière, sans glamour. Je voulais tout appréhender de manière très réaliste et très directe. Dès lors alcool, sexe et violence sont abordés très ouvertement.

Le film confronte également plusieurs générations incapables de dialoguer entre elles. - L’écart entre les générations est de plus en plus grand, en tous cas en Serbie, car les modes de communications des jeunes changent de plus en plus vite. Je crois qu’ils parlent un langage totalement différent. Il était important de montrer que les adolescents se voient eux-mêmes comme déjà dans une réalité d’adultes. Ils envisagent dès lors ce qui est pour eux socialement acceptable. Et Jasna se voit comme la personne qui souffre au sein de sa famille. D’un autre côté, comme son père est très malade, elle essaye de ne pas être impliquée. C’est quelque chose qui peut la blessée énormément, c’est pourquoi elle fuit les problèmes.

Etait-ce facile de diriger les acteurs ? - Ils sont extrêmement talentueux. Bien qu’ils viennent d’une culture et d’un milieu social complètement différent de celui des protagonistes qu’ils interprètent dans le film, ils savaient très bien de quoi parle le film. Nous avons beaucoup travaillé. Nous avons eu de longues répétitions, durant plusieurs mois. Nous avons appris à nous connaître. Il n’y avait aucun jugement. Nous avons établi une relation à la fois ouverte et de confiance. Nous sommes parvenus à avoir l’impression que nous pouvions tout faire. Nous avons beaucoup improvisé. C’était un travail très dur mais nous étions tous très heureux de le faire.

 

Mise en ligne initiale le 15/06/2012

 

PINKSCREENS2013

Comments are closed.