Lucas Belvaux : Entrevue

On 11/05/2014 by Nicolas Gilson

Après 38 TEMOINS, Lucas Belvaux adapte une nouvelle fois un roman au cinéma. En repensant et en s’appropriant « Pas son genre » de Philippe Vilain, il compose le rôle de Jennifer qu’endosse à merveille Emilie Dequenne à qui il n’était initialement pas destiné mais qui s’est imposée à lui comme une évidence. Il s’émancipe ainsi de l’unicité du point de vue de Clément, le professeur de philo parisien qui tombe amoureux de la coiffeuse provinciale, dans lequel il dirige Loïc Corbery. Rencontre.

Quelle a été l’origine de PAS SON GENRE ? - Pendant le montage de 38 TEMOINS, j’écoutais la radio et Clémentine Autain a parlé du livre. Elle parlait très bien de l’histoire et des personnages. Et donc, avant même de le lire j’avais envie de faire le film de part sa façon très belle façon d’en parler. Après j’ai lu le livre où j’y trouvais à la fois la matière pour un film et suffisamment de liberté.

Comment avez-vous travaillé l’adaptation ? - Le but est de faire un film qui ne trahit pas l’esprit du livre et qui, en même temps, soit intéressant. Les livres sont toujours plus denses que le films mais le cinéma a des atouts sur l’incarnation des personnages. Il faut trouver comment adapter élégamment : comment on va raconter la même histoire, les mêmes thématiques à travers un film et des acteurs. Il faut faire des choix et trouver ce qui intéresse vraiment l’auteur. Après il faut voir si on peut tout raconter et si tel n’est pas le cas il faut choisir ce qui est le plus important pour soi. Il faut toujours se souvenir de ce que l’on a aimé dans le livre. C’est le plus important : ce dont on se souvient.

Pas son genre

Dans le cas précis du roman de Philippe Vilain vous avez du opéré des choix. - Dans ce cas-ci, le récit est raconté à la première personne par le personnage de Clément et donc tout ce qu’on savait de Jennifer, c’est ce qu’il voulait bien nous en dire – et le roman était en plus introspectif. J’ai de suite viré ça car je voulais les regarder avec le même regard, les mettre tous deux à même distance. Je trouvais qu’il fallait traiter une histoire d’amour à égalité. Il y a des séquences de karaoké dans le film qui sont importantes et très précisément décrites, dans le livre, elles ne l’étaient pas. Clément disait : « le samedi soir elle allait au karaoké ». On devait se contenter de ça. Je trouvais que c’était une façon jolie, intéressante, de parler de Jennifer et d’avoir des séquences où l’on ne raconte pas les choses qu’à travers des dialogues. Je pouvais raconter beaucoup de choses et c’était une façon de rythmer le film.

Qu’est-ce qui a dicté votre approche esthétique somme toute carrée, presque chirurgicale ? - Vous dites carrée, je dirais cadrée. J’aime bien l’idée de cadrer. Quand on fait un film on raconte une histoire notamment avec des plans. C’est mon stylo. Ce que je mets dans le cadre, c’est ce qui raconte l’histoire. Et donc j’aime raconter les choses le plus précisément. Je suis très attaché au cinéma classique qui était un cinéma de mise en scène et je pense que le travail de metteur en scène se passe, justement, sur le plateau. Ce travail de cadrage précis – ce qui englobe tout, les travellings, la façon d’éclairer ou même les décors – a un but précis : raconter les personnages, les histoires et surtout filmer les acteurs. Plus je vieillis et plus je me dis que ce qui est beau et passionnant c’est ce que font les acteurs. J’essaie de leur faire un écrin ou de leur définir un espace dans lequel je pourrais attraper ce qu’ils font. Je préfère faire une mise en scène « posée », cadrée comme dans le cinéma que j’aime. Je suis en quelque sorte un « néo-classique ».

Les décors sont révélateurs de la personnalité des protagonistes. - C’est un film qui travaille avec les clichés et les archétypes, donc il fallait y aller. C’est sur tous mes films en fait – et tous les films en général – les décors racontent les personnages comme la façon dont on s’habille nous raconte. Au cinéma, c’est pareil. L’intérieur de Jennifer raconte qu’elle met de la couleur partout comme si elle essayait de transformer sa vie en comédie musicale. Quand le bonheur passe, elle veut l’attraper. Elle travaille tout le temps à rendre sa vie plus joyeuse qu’elle ne l’est. Les décors et les costumes racontent ça. Clément est dans quelque chose un peu juste et un peu cliché – une espère d’idée du bon goût un peu absurde et codée. Mais les clichés sont toujours un peu vrais. Les univers sociaux et culturels, ce sont des codes : c’est à ça qu’on se reconnait aussi dans la vie. Ça parle tout de suite aux spectateurs. Et ce qui est intéressant c’est de dépasser les codes et les clichés : une fois qu’ils sont nus, ce sont des gens comme tout le monde.

Il était important que le récit se déroule à Arras ? - Arras est l’archétype de la Province qui effraie le parisien de base qui ne sait même pas où c’est. Arras, c’est vaguement au-dessus sur la carte. Personne n’est capable de mettre Arras sur une carte à Paris, ou presque.

Emilie dequenne - PasSonGenre

Quand j’ai rencontré Emilie, il n’y avait plus d’autre choix possible, c’était évident que c’était un rôle pour elle.

C’est ce contraste social et culturel qui vous intéressait ? - C’est de ça que j’avais envie de parler, oui. Parce que ce sont des questions qui me tarabustent. Aujourd’hui j’ai l’impression qu’il y a de moins en moins de rencontres inter-classes. Un peu, j’imagine, quand les gens sont aux études, et puis, c’est fini. Très vite les trajectoires se séparent ; il y a des fossés presque infranchissables que ni la culture ni l’amour ne peuvent transcender – ou alors très rarement. Un des problèmes de Clément, qui est handicapé sentimental et incapable de s’engager dans l’amour, c’est qu’il se sent incapable de présenter Jennifer à sa mère. Ce serait une horreur pour lui et ça ne se passerait probablement pas très bien.

C’est une thématique qui vous suit de film en film. - Oui. Moi je suis à la frontière des deux, je suis un peu déclassé dans mon genre. Il y a des sociologues qui ont travaillé sur le déclassement qu’il soit ascensionnel ou pas – l’échelle sociale fonctionne dans les deux sens. Et on se rend compte que les gens d’origine très populaire qui arrives dans des sphères intellectuelles très cultivées sont très mal à l’aise aussi ou moyennement légitimes – on les renvoie sans arrêt à leur passé, à leur condition. Et puis quand ils retournent dans leur classe sociale d’origine, ils n’y sont plus bien non plus car on leur fait sentir qu’ils ne sont plus dans les mêmes codes et qu’ils n’ont plus les mêmes goûts. Cet espèce de racisme sociale t culturel fonctionne dans les deux sens. Jennifer a autant de préjugés sur Clément qu’il n’en a sur elle. C’est ça qui m’amusait : voir comment, car les personnages sont très ouvert, ils pouvaient s’approcher de la limite ; jusqu’où l’amour pouvait les mener.

Ils s’investissent tous les deux dans cette relation, tentant de s’ouvrir à l’univers de l’autre. - Chacun essaie d’être au même niveau. Ils sont généreux. C’est la question de se déplacer sur la culture de l’autre. Mais Clément a quand même du mal. Il arrive à donner le change parce qu’il est pédagogue mais il a du mal à aller sur son terrain à elle. Et quand il y va il le regrette assez vite, comme le karaoké où elle arrive à le faire chanter et danser.

Le choix d’Emilie Dequenne s’est-il imposé à vous ? - En fait, oui. J’avais pensé à Sophie Quinton avec qui j’avais travaillé dans 38 TEMOINS. Le rôle lui correspondait bien. Elle n’a pas pu le faire et je me suis retrouvé dans un cas de figure classique de casting. C’est là où j’ai rencontré Emilie qui s’est réellement imposée. Quand je l’ai rencontrée, il n’y avait plus d’autre choix possible, c’était évident que c’était un rôle pour elle. Loïc, ça a été un peu différent car je n’avais pas d’idée à priori. Quand on me l’a présenté, très vite, j’étais incapable d’imaginer le personnage autrement qu’avec son visage.

Ce qui était assez drôle, c’est qu’ils viennent l’un et l’autre d’univers professionnels assez différents. Emilie a commencé assez jeune, au cinéma. Elle fait essentiellement du cinéma tandis que Loïc a une formation au conservatoire et est à la Comédie Française où il tient une place importante. C’est deux manières de travailler très différentes et deux mondes différents. Donc les faire se rencontrer allait dans le sens du film. C’était joli à voir car il y avait la rencontre des personnages mais sur le plateau il y avait celle des acteurs. Chacun amenant à l’autre son acquis avec la même générosité que celle des personnages ou s’émerveillant de la façon de travailler de l’autre.

Lucas Belvaux - Pas Son Genre - tournage

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>