Critique : Love

On 21/07/2015 by Nicolas Gilson

Après le troublant ENTER THE VOID, Gaspar Noé travaille à nouveau à la mise en place d’une composition narrative qui voyage à travers le temps, par contagions, au fil des souvenirs et des émotions. Il s’intéresse LOVE à une passion charnelle qui consume, entre ardeur et évanescence, un jeune homme qui se rattache à ses amours perdues. Le caractère explicite du propos se retrouve à l’image, le réalisateur optant pour montrer sans détour les gestes de l’amour ou de la baise selon une grammaire personnelle… et en 3D. Une expérience sensuelle et cérébrale.

love - murphy

Murphy se réveille le premier jour de l’an, la tête dans le coton. Il observe sa compagne, prend son fils de deux ans dans les bras et se disant qu’il aurait mieux fait de se laver les dents. La journée va être dure. Il écoute sa messagerie où la mère d’Electra, paniquée, lui demande s’il sait comment joindre sa fille dont elle n’a pas de nouvelles depuis plus de deux mois. Electra, c’est son ancienne petite amie, son histoire d’amour. La mélancolie d’un jour de pluie le conduit à se perdre dans ses souvenirs afin de se fondre, une ultime fois, au feu de la passion.

Now you are inside

LOVE s’ouvre sur un prélude, orchestré par une musique de Bach, présentant Murphy et celle qui se révélera être Electra saisis dans un épuisement sexuel. Formant un X, ils se masturbent mutuellement. Un plan séquence capté dans la fixité nous confronte à la passion physique, complice ; à l’abandon – celui également des acteurs au réalisateur. L’ouverture donne le ton toutefois son caractère pornographique esquisse déjà la splendeur de l’approche : crue, directe mais aussi poétique et sensuelle. L’image est-elle pornographie que ses codes n’appartiennent pas au « genre ». Un emploi dont ne cesse de faire preuve Noé par la suite rendant à la pornographie ses lettres de noblesse.

Le désarrois de Murphy se marque d’emblée grâce à l’approche du réalisateur. Appréhendé dans la séquentialité de ses mouvements, il s’agit d’en transcrire les pensées comme si nous étions fondus à son esprit. Confrontés à son visage alors qu’il paraît en déséquilibre au sein du cadre – et par extenso à côté de lui-même – nous partageons son délire schizophrène perdus à travers les temps et les sentiments. L’amorce physique de la silhouette du jeune-homme nous sert de transport, les décors et le souvenirs s’enchainant à mesure qu’il se remémore, par flash inégaux et souvent excessifs, les facettes multiples des transports de ses amours fanées où il s’est abandonné, entièrement, à Electra.

love - couple

L’écriture se fait par contagion, une idée conduisant à une autre, une impression à un souvenir… Le transport est total. Le voyage n’a-t-il pas la puissance de celui proposé dans ENTER THE VOID qu’il n’en est pas moins sensible ou sensationnel. Sans doute sommes-nous trop à distance du protagoniste malgré une fusion mentale avec lui : en effet, la mise en scène le plus souvent frontale et la projection en 3D nous rendent spectateur de la circulation de ses pensées. Une distance qui se dessine également dans la représentation des actes sexuels dont le caractère ponctuellement pornographique n’est le centre d’attention du réalisateur que lorsqu’il joue avec nous et notre réceptivité.

S’il s’amuse d’une éjaculation frontale, il acte du geste au travers de sa signifiance : l’épuisement du corps et la jouissance qui s’évanouit en un instant. Toutefois, la sexualité est un élément comme un autre de la complicité amoureuse ou de son déchirement. L’allégresse d’un échange physique se traduit par l’expressivité des visages ou des corps dans leur entièreté. Le coït n’étant pas l’objet de représentation mais uniquement un élément de l’échange, de l’exaltation. Un élan de l’amour.

Désir complice, désir coupable… Homophobe*, le personnage de Murphy exprime le fantasme hétérosexuel caricatural d’avoir une relation sexuelle avec deux femmes. Une chance pour lui, Electra partage ce même désir. Toutefois il ne se rend pas compte qu’il ouvre une boîte de pandore sur les possibles et les interdits de son épanouissement sexuel. Alors que la jalousie le consume, il peut nourrir son propre appétit, tromper Electra (sans qu’elle ne puisse y trouver une raison d’être contrariée) et s’ouvrir à des expériences en des lieux dédiés au sexe. Noé confronte son protagoniste à un tabou pour lui indépassable : par jeu ou par complicité, Electra propose à Murphy une expérience insolite avec une transsexuelle. Les limites de son désir (et de son imaginaire?) sont atteintes dès lors qu’un second phallus entre en scène. L’apathie du protagoniste est-elle alors annonciatrice de l’épuisement amoureux…

*Les premières pensées de Murphy formulent notamment l’espoir que sa compagne ne fasse pas de leur fils un homosexuel.

Love - gaspard Noé

LOVE – 3D
♥♥(♥)
Réalisation : Gaspar Noé
France / Belgique – 2015 – 135 min
Distribution : Cinéart
Romance / Drame

Cannes 2015 – Sélection Officielle – Séance de minuit

Cannes 2015 signature 2Mise en ligne initiale le 21/05/2015

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