Louise Archambault : Entrevue

On 23/10/2013 by Nicolas Gilson

Louise Archambault est venue présenter GABRIELLE en Compétition au FIFF de NAMUR. Le film qui met en scène les amours et les aspirations « ordinaires » d’une jeune fille atteinte du syndrome de Williams y a reçu le prix du public. Rencontre.

Gabrielle Marion-Rivard

Comment est né le projet de GABRIELLE ? - Je voulais parler du bonheur chez les gens « en marge », que j’appelle le « chant des invisibles ». C’était le titre initial du film. J’ai été inspirée par le parcours de plusieurs personnes que je côtoyais, notamment une femme que je voyais souvent dans mon quartier. C’est une femme plus lourdement handicapée que dans mon film. On se baignait à la même piscine publique et, dans le vestiaire, elle ne voulait jamais mettre son bonnet de bain. Quand elle arrivait dans l’eau, elle se mettait sur des flotteurs et elle chantait. C’était super beau. Et elle avait l’air bien. Mais je sentais le malaise des gens. Il y a aussi l’organisme « jeunes musiciens du monde » où je suis allé filmer en Inde. Il s’agit d’une école-pension pour les enfants démunis spécialisée en musique traditionnelle indienne. Rapidement la musique et le chant choral sont venus dans l’équation. Pendant longtemps le scénario présentait deux volets : la moitié se passait en Inde, l’autre à Montréal. C’était un genre de BABEL québécois. Je l’ai scindé en deux et je me suis concentrée sur l’histoire du personnage à Montréal avec une incursion en Inde. C’est devenu le film GABRIELLE.

Vous démultipliez les points de vue de manière à avoir une vision globale. - Absolument. C’est sûr qu’on voudrait toujours en mettre plus, comme les personnages des deux mères. Elles ont chacune trois scènes, ce qui est très peu pour décrire et approfondir ces personnages. Je l’ai fait du mieux que je pouvais en leur donnant une multiplicité de ce qu’elles sont. Mais c’est sûr qu’il faut faire des choix.

Cela synthétise de nombreux enjeux. - Oui, mais toujours dans une même direction : c’est vraiment la quête d’indépendance et d’autonomie de Gabrielle, et, en filigrane, le pouvoir du chant choral.

Peut-on se dire que si l’on prive une personne handicapée de sexualité, on la prive d’humanité ? - Je me sens mal placée pour imposer ce que l’on doit faire ou pas. Je ne suis pas là pour éduquer ni pour être moralisatrice. Je raconte une histoire avec des personnages, avec des émotions. Maintenant c’est sûr que chez ces personnages, il y a un désir d’amour. Je ne sais pas si c’est la sexualité. Tout le monde a besoin d’aimer et d’être aimer à différentes échelles. Est-ce que la sexualité entre en jeu ? C’est à chaque individu à aller chercher ça. Si la personne a ce désir et n’y a pas accès, le film dit qu’on peut lui tendre la main et l’aider.

Gabrielle - cinéart

Vous présentez plusieurs formes de liberté individuelle : Gabrielle jouit d’une semi-autonomie, ce qui n’est pas le cas de Martin. Vous dessinez les lignes de plusieurs possibles. - Gabrielle, dans sa tête, veut avoir son appartement, être libre et pouvoir, comme ça, vivre son amour. Mais c’est peut-être une fausse piste. Et, en effet, Martin, qui habite avec sa mère et qui pourrait avoir l’impression d’avoir plus de liberté, est finalement plus couvert et limité. Il a lui-même plus de craintes car il ne connait rien d’autre. Ce qui est également le cas de sa mère. Elle est outillée de cette manière et au fil de l’histoire, je l’espère, elle s’ouvre. Gabrielle vit en résidence et c’est peut-être le meilleur des mondes pour elle mais elle a besoin d’un challenge. Parfois on le réussit, parfois on se casse les dents mais c’est comme ça qu’on se construit et qu’on développe une estime de soi.

Martin est considéré par sa mère comme un enfant alors que Gabrielle est, aux yeux de sa soeur Sophie, une adulte à part entière. - La soeur de Gabrielle la protège peut-être un peu trop parce qu’elle ont construit leur relation comme cela. Peut-être se sent-elle aussi coupable d’être normale. Elle apprend que Gabrielle a besoin de voler de ses propres ailes. Mais pour que Gabrielle puisse le faire il faut que Sophie fasse son parcours. Sinon elle va devenir comme la mère de Martin et elle va s’effacer pour de mauvaises raisons. Si chacun se construit, on se nourrit ensuite.

Gabrielle Marion-Rivard, qui donne vie à Gabrielle, est atteinte de déficience intellectuelle ce qui n’est pas le cas d’Alexandre Landry qui interprète Martin. Comment avez-vous choisis les comédiens ? - Mon idéal était de faire le film avec des gens atteints de déficience intellectuelle et non seulement un film sur eux. J’avais envie de cette collaboration mais je ne savais pas si ça allait fonctionner. Ma priorité était que je voulais que tous les acteurs soient bons et justes. De fil en aiguille, en rencontrant plein d’acteurs non professionnels, j’ai tellement aimé leurs personnalités que je les ai engagés. J’ai rencontré Gabrielle par l’intermédiaire des Muses de Montréal. Une école d’arts pour la danse, le théâtre et le chant où n’entre pas qui veut – il y a des systèmes d’audition. Gabrielle, c’est une lumière et en plus c’est une grande chanteuse. Mon film demandait une très très grande chanteuse : il fallait qu’elle accote Robert Charlebois. J’y ai réfléchi longtemps, je l’ai filmée beaucoup. On est arrivé à l’évidence que j’allais m’adapter à Gabrielle, que j’allais lâcher prise dans la manière de travailler avec elle. Elle a du s’adapter et travailler afin de devenir actrice. Quant au personnage de Martin, j’ai passé en audition des acteurs ayant une déficience intellectuelle, de très bons acteurs. Mais, si ça allait au niveau du jeu, ça ne passait pas au niveau de l’expression des sentiments amoureux. Je me suis dit qu’il fallait faire venir des acteurs en audition. Et Alexandre est vraiment sorti du lot. C’est un acteur très doué mais aussi très humaniste. C’est une personne rare. Le compagnon de jeu de son enfance a le syndrome de Williams comme Gabrielle. Ce qui est mimiques, tics, il les a pris de lui. Je pense qu’il le voit de l’intérieur, avec le coeur. Et ce qui est intéressant c’est que, comme il n’est pas chanteur à la base, il a du travailler énormément le chant et que dans le groupe c’était lui qui était en marge. Et les autres l’ont adopté.

Fiff

Il y a dans votre mise en scène un dialogue entre la fiction et le documentaire. - J’avais en tête depuis le départ de faire un film de fiction avec une approche documentaire. Bien que je n’avais que 28 jours de tournage ce qui est très peu. On doit être efficace et on doit trouver des solutions. Il y avait entre autres l’improvisation, c’est la raison pour laquelle tous les acteurs « non-professionnels », dont Gabrielle, ont gardé leurs vrais prénoms. C’est pour ça que le film s’appelle GABRIELLE en fait. Mais elle a un rôle de composition pour lequel elle a travailler fort. On tournait des scènes dialoguées mais on continuait à tourner ensuite. Tout le monde connaissait ma manière de travailler et jouait le jeu. Le fait d’avoir leurs vrais prénoms simplifiait les choses. Je pouvais à l’inverse tourner à leur insu comme par exemple la rencontre avec Robert Charlebois. On a improvisé son entrée. Les choristes savaient que Robert venait ce jour-là mais ils en savaient pas à quelle heure. Ils voyaient bien que la caméra tournait mais ils étaient tellement impressionnés de le rencontrer. C’était spontané et naturel. Il y a eu un moment magique.

Vous témoignez dans la captation d’une grande mobilité. - La caméra bouge, beaucoup, pour deux raisons. La principale c’est que les acteurs non-professionnels ont tendance à aller regarder l’objectif de la caméra. Je devais les déjouer et enlever tout ce qui est trop imposant au niveau de la technique, dont la caméra. Le fait de la bouger était bénéfique également pour les acteurs professionnels qui soudainement ne posaient plus et n’étaient plus dans leur égo, dans leur image : ils sont dans le moment présent.

Comment Robert Charlebois est-il arrivé sur le projet ? - J’ai passé beaucoup de temps aux Muses de Montréal à simplement observer. Lors d’un cours de chant, durant l’écriture du scénario, Anthony, qui joue dans le film, s’installe devant la classe et il se met à chanter « Ordinaire » de Robert Charlebois, une pièce que je connais depuis toujours. Et soudainement, Anthony, qui par son syndrome est assez froid et asocial, transmet toute son émotivité et sa sensibilité étaient transmises. J’avais des frissons. Les paroles, pour la première fois, ont pris tout un autre sens. C’était une évidence : l’histoire que j’avais écrit, c’était cette chanson. Alors on a contacté Robert Charlebois en lui proposant le scénario.

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