Interview : Loubna Abidar

On 12/10/2015 by Nicolas Gilson

C’est en entendant le directeur de casting de Nabil Ayouch se plaindre du fait que le réalisateur ne voulait pas d’actrice pour son nouveau projet que Loubna Abidar a décidé d’en faire partie. S’imposant alors à lui, elle participe aux recherches aboutissant à l’écriture de MUCH LOVED avant d’en interpréter, magistralement, le premier rôle. Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs avant de faire scandale au Maroc sans même y être diffusé, le film était sélectionné en Compétition au 30 ème FIFF de Namur où nous avons rencontré l’actrice (avant qu’elle n’y reçoive le prix d’interprétation).

Comment êtes-vous arrivée sur le projet de MUCH LOVED ? - Au début, le réalisateur (Nabil Ayouch) refusait de travailler avec des actrices. Je voulais vraiment le rôle mais le directeur de casting m’a dit que c’était impossible. Je me suis déguisée et je me suis présentée à lui comme étant une pute professionnelle. On s’est revu le lendemain avec sa femme. C’est là qu’il a découvert qui j’étais. Il était vraiment choqué. Du coup, il m’a proposé d’être consultante sur le projet, de l’aider dans ses recherches et dans l’écriture du scénario. Après 8 mois de travail, il m’a donné le premier rôle. Pendant la préparation, j’ai rencontré 300 filles, mais je suis allée plus loin encore puisque j’ai payé une maquerelle pour entrer dans une soirée de Saoudiens. Ce que l’on voit dans le film est un copié-collé de ce que j’ai vu qui ne montre pas tout.

Loubna Abidar, actrice de 'Much Loved' de Nabil Ayouch

Comment connaissiez-vous la réalité de la prostitution ? - J’ai grandi dans un quartier assez pauvre où il y a beaucoup de prostituées. Je connais très bien ces femmes. Je fréquentais les mêmes hammams qu’elles. J’ai toujours été surprise par leur force, leurs sourires et leur maquillage. Ma mère me disait de ne pas parler avec ces femmes parce qu’elles allaient aller en enfer. Je ne comprenais pas comment une femme belle et gentille, qui a toujours des pièces et des bonbons dans ses poches pour les enfants du quartier, pouvait aller en enfer. C’est en grandissant que j’ai compris. Je me suis rapprochée des femmes de mon quartier, qui sont géniales, sans toutefois connaître leur vie privée.

Vous offrez plusieurs visages au personnage de Noha. - Je l’aime beaucoup. C’est une femme très sensible qui veut toujours se montrer forte. J’adore ce genre de femme qui, même blessée, va toujours bien. C’est une guerrière. Elle accepte sa réalité. Elle exprime sa colère quand elle est dans son espace. Chez elles, à la maison, il y a beaucoup d’amour parce qu’elles ont construit une famille, mais Nora gueule tout le temps. C’est le seul endroit et la seule manière pour exprimer sa colère.

Alors qu’elle subit la violence du policier, Noha est aussi à son écoute, devenant presqu’une mère pour lui. - En général, la femme arabe est sensible et elle pardonne très vite. Elle ne jouit pas à 100% de ses droits. Depuis l’enfance, elle a en tête que l’homme est le roi, le chef, et que la femme est là pour donner de l’amour, faire des enfants, préparer de la bonne bouffe et faire le ménage. Quand tu sais de ce cadre-là, tu n’es plus une femme normale.

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Comment avez-vous construit le personnage de Noha ? - Noha existe, nous l’avons rencontrée et elle m’a elle-même beaucoup aidée. Ça n’a pas été difficile parce que toutes les femmes arabes nous avons un problème : l’homme est mieux que nous et le mal qui nous arrive est sans intérêt. Nous avions beaucoup de points en commun avec Noha, nous sommes toutes les deux mamans, je pouvais donc la comprendre.

Le fait qu’un homme réalise ce film, est-il une forme d’espoir qu’enfin des hommes offrent la parole aux femmes ? - Il y en a peu. C’est une chose difficile à accepter. Quand j’ai entendu que Nabil faisait un film sur les prostituées j’ai dit : « pourquoi un homme et pas une femme ». C’est la première chose qui m’est venue en tête. Quand je l’ai rencontré pour le convaincre de travailler avec moi, je le lui ai demandé à plusieurs reprises. Je trouvais ça étrange. Mais ça fait plaisir que quelques hommes, au Maroc, nous défendent et essaient de donner un peu plus la parole aux femmes.

Le film a été interdit au Maroc, sans que personne ne le voit, et vous avez reçu de nombreuses menaces. - Je suis menacée tous les jours. Ça s’est calmé depuis Cannes mais je demeure surprise. Je m’attendais à un scandale de la part des Saoudiens, persuadée d’être interdite d’entrer en Arabie Saoudite. Je m’étais imaginée de nombreux scénarios mais je n’aurais jamais pensé qu’on aurait menacé de me couper la tête ou d’être poursuivie devant la Justice. C’est beaucoup. Il y a des choses que je ne comprends pas, des choses que je n’avale pas tant ça m’a fait du mal.

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Les insultes ne m’ont pas encore trop dérangée, le jour où ils verront le film ils se rendront compte qu’ils ont eu tort. Ce qui m’a fait mal, ce sont les tentatives d’incendie chez moi, de couper ma tête ou de me frapper. Ce n’est que de l’art, ce n’est qu’une fiction. C’est un film. Ça a été hyper sauvage. J’ai vécu l’enfer pendant cinq mois. Je ne pense pas qu’il soit arrivé autant de mal à une autre actrice à cause d’un film.

La réception à Cannes a été très différente. - Oui, mais je n’ai pas pu vivre pleinement l’expérience. Cannes, c’était un rêve qui se réalisait. A peine arrivée, ça commençait à exploser à mon égard au Maroc. J’avais encore un compte Facebook à l’époque – je l’ai supprimé depuis – et je ne comprenais pas ce qui se passait. J’ai ensuite compris que la Quinzaine des Réalisateurs avait diffusé des extraits du film sur Internet. Néanmoins voir qu’en France mon travail était apprécié m’a permis de respirer.

Vous avez une fille, quelle société rêvez-vous pour elle ? - J’espère de la liberté, qu’elle puisse au moins s’exprimer et faire ce qu’elle a envie de faire sans que personne ne la juge. Pourquoi une société doit juger quelqu’un qui choisit sa vie ? J’espère vraiment, pour ma fille et les femmes arabes, avoir la moitié de la liberté des femmes en Europe. Aujourd’hui, en 2015, je ne rêve que de la moitié.

Il y a cette volonté de changer les choses au Maroc. - Bien sûr, j’aime beaucoup le Maroc et je suis fière d’être marocaine. Si je suis seule aujourd’hui, je suis sûre que d’autres actrices vont me suivre. Il y a des femmes guerrières au Maroc, il y a beaucoup d’associations qui ne dorment pas, qui essaient de changer les choses.

Lubna Abidar, comédienne de 'Much Loved' de Nabil Ayouch

Qu’est-ce qui vous a conduit à être actrice ? - Peut-être parce qu’on désire le plus ce qu’on nous dit être « péché ». Quand j’étais petite, chaque jeudi on regardait en famille des films égyptiens à la télévision. J’étais hypnotisée par la beauté de Dalida et les films de Youssef Chahine. C’était magique. A chaque fois je disais à ma mère que les actrices étaient belles et elle me disais que non, que c’étaient des prostituées. Ça me restait en tête. Un jour, j’étais avec mon oncle et les autres enfants, on jouait, et il me demande ce que je veux faire plus tard. Je lui ai dit que je voulais être une prostituée. Il était fâché et il m’a frappé. Je suis allée voir ma grand-mère, en lui disant qu’il m’avait frappée pour rien, que je voulais être une prostituée connue dans le monde et qu’il m’a frappée (pour avoir dit ça). C’est là que j’ai décidé de faire mes études et de finir sur ce chemin.

Une comparaison qui a traversé le temps et l’espace… - Oui mais c’est très fort chez moi (au Maroc). J’ai grandi sans connaître les mots actrice et acteur, pour moi c’étaient des hommes méchants et des femmes prostituées.

Vous avez une actrice modèle ? - Je ne voulais ressembler à personne. Je voulais être Loubna Abidar. Mais des actrice set acteurs arabes m’ont marquée comme Omar Sharif et tous les acteurs et actrices découverts par Youssef Chahine. J’étais folle d’eux. C’est pour ça que j’ai commencé avec la danse et le théâtre. J’ai essayé de chanter. J’ai tout fait pour être une actrice que Youssef Chahine puisse découvrir.

Si vous deviez retenir un film, ce serait lequel ? - Il y a beaucoup de films arabes… Mais depuis quelques années, je n’arrive pas à oublier le cri de la femme à la fin de VA, VIS ET DEVIENS de Radu Mihaileanu. Je suis sûre que toutes les femmes arabes, nous avons envie de faire un cri pareil.

Le cinéma vous permet-il de vous exprimer ? - Oui, c’est un avantage. Le rôle de Noha m’a permis de sortir beaucoup de colère, beaucoup de choses que je voulais dire aux hommes. Le cinéma peut changer beaucoup de choses. C’est beaucoup plus fort d’être un acteur ou un réalisateur qu’être un politicien. Un film peut changer (les choses), un politicien ne peut pas.

Much Loved Affiche Belge

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