Critique : Lost River

On 07/04/2015 by Nicolas Gilson

Portrait angoissant d’une société à l’agonie, LOST RIVER est un troublant plongeon dans une banlieue américaine où les rêves sont en ruine. Pour se muer en chef-d’orchestre, Ryan Gosling a su s’entourer d’une équipe qui a donné à son scénario original le volume qu’il mérite. Il signe un film de genre surprenant dont l’atmosphère fantomatique est pleine de sens.

Billy (éblouissante Christina Hendricks) vit avec ses deux fils dans une cité à l’état d’abandon et cherche à sauver leur toit afin d’en préserver les souvenirs. Bones (Iain De Caestecker, troublant), son aîné, dépiaute les bâtiments désertés afin d’y dénicher du cuivre et de l’échanger contre les pièces nécessaires à la réparation de sa voiture. Afin de s’en sortir, Billy accepte de travailler dans un obscur cabaret tandis que Bones, voulant l’aider, se met à dos Bully (Matt Smith), un fou furieux qui a décrété que la ville lui appartient. Le petit frère, lui, ne se rend compte de rien et profite, naïvement, de chaque moment.

Lot River - Christina HendricksFort de saisir les protagonistes dans leurs interactions quotidiennes, le générique d’ouverture place admirablement le décor et l’atmosphère dans lesquels ils évoluent. D’entrée de jeu, la photographie et le montage visuel et sonore sont d’une richesse stupéfiante tant ils permettent à Ryan Gosling d’impressionner nos sens. Déjà le programme du film s’y inscrit, entre une douce naïveté et un fulgurant chaos ; entre les murmures de l’enfance, la mesure d’une chanson et la violence d’un incendie.

Rapidement, deux lignes de récit se répondent et se nourrissent. Ces esquisses parallèles, portraits d’une mère et de son fils, assoient une situation pour le moins universelle que l’un et l’autre vivent différemment. Après avoir contracté, un peu malgré elle, un prêt à taux variable, Billy est acculée et mise en demeure de payer trois mois de traite sans quoi elle perd sa maison. Or elle s’y accroche presque malgré elle. S’il n’est pas mu par les mêmes sentiments, Bones est dans une pareille relation magnétique à sa mère et à son tout jeune frère. Partir, ce serait une petite mort. Partir ce serait quitter définitivement le monde de l’enfance mais aussi celui du rêve (américain).

Lost River - Iain De CaesteckerAncré dans la réalité, LOST RIVER s’en émancipe bientôt et tend – ou du moins cela nous rassure-t-il de le penser – au fantastique (et à la métaphore). Billy découvre un cabaret des horreurs aussi hypnotisant qu’angoissant où le sang et la surenchère amusent de riches gens. Tentant d’échapper au dingue qui le prend en chasse, Bones se perd dans un espace étrange où la nature a repris ses droits et où il découvre la route menant à une ville engloutie à l’origine du nom de la sienne, Lost River…
Si Billy et Bones croisent chacun une force maléfique, il font également de chaleureuses rencontres qui ouvrent leur regard, alimentent leurs espoirs et motivent leurs choix…

Le scénario semble-t-il touffu, est-il quelque peu confus, qu’il n’en est pas moins palpitant tant il nous confronte aux affres d’une société malade, toxique. Les personnages secondaires qui hantent le film sont autant de miroirs qui dépeignent le monde : exil, refuge dans le passé et le mutisme, totalitarisme, exploitation, complicité… Les sentiments sont multiples et sont au centre de la représentation – tandis que la naïveté du jeune frère est préservée, comme un message d’espoir.

Lost River - BillyL’approche esthétique, qui bascule du réel à un irréel fantasmatique, est remarquable. La photographie impressionne les sens, eux-mêmes excités par le montage, le travail sur le son ou encore la musique. Et si aucun élément n’est laissé au hasard, l’ensemble ne paraît que plus organique. Ryan Gosling a pris le soin de choisir ses collaborateurs afin de nourrir LOST RIVER de leurs univers respectifs. Véritable créateur d’atmosphères, Benoit Debie offre au film une pluralité de couleurs comme autant de sensations, impressionnant les visages des protagonistes pour les sublimer et offrant aux espaces – et plus particulièrement la nature – une majestueuse importance.

Enfin, Ryan Gosling se révèle être un brillant directeur d’acteur et a fait, ici aussi, d’une grande perspicacité dans le choix de son casting. La maigre différence d’âge entre Christina Hendrinks et Iain De Caestecker est-elle troublante que l’intensité de leur jeu n’est que plus captivante. La taille du rôle importe peu tant l’implication de chacun des comédiens – et non des moindre – est manifeste. C’est que le réalisateur a composé son scénario en pensant à eux, leur offrant à chacun la possibilité de crever l’écran en nous saisissant.

Lost River AfficheLOST RIVER
♥♥♥
Réalisation : Ryan Gosling
USA – 2014 – 95 min
Distribution : Cinéart
Thriller fantasmagorique

Cannes 2014 – Un Certain Regard

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