L’image manquante

On 31/03/2014 by Nicolas Gilson

Documentaire déroutant, bricolé et orchestré avec panache, L’IMAGE MANQUANTE questionne le genre et les possibilités offertes par le médium cinématographique. Sur base de son propre témoignage – réécrit sous la plume de Christophe Bataille – Rithy Panh met en lumière le génocide cambodgien perpétré par les khmers rouges et part à la recherche d’une image en attestant. A défaut de la trouver, peut-il – doit-il – la créer ? Comment l’approcher ? À la frontière de la fiction, en entremêlant animation et discursivité, le réalisateur compose une oeuvre déchirante qui dépasse le simple témoignage et donne un écho aussi pertinent que percutant à la normalisation et à l’annihilation des libertés individuelles. Une claque emprunte de poésie.

l'image manquante - Rithy Panh

« Durant de nombreuses années, j’ai recherché l’image manquante : un cliché pris entre 1975 et 1979 par les Khmers Rouges, alors qu’ils étaient à la tête du Cambodge… A elle seule, bien sûr, une image ne peut pas prouver un génocide, mais elle nous incite à réfléchir, à méditer, elle écrit l’Histoire. Je l’ai cherchée en vain dans les archives, les vieux documents, dans la campagne cambodgienne. Aujourd’hui, c’est une image manquante. Donc je l’ai créée. Ce que je vous propose aujourd’hui, ce n’est pas une image ni même la recherche d’une image unique, mais l’image d’une quête : une quête que seul le cinéma nous permet d’entreprendre ».

Le verbe permet au réalisateur de dévoiler une réalité, sa réalité. Un narrateur (Randal Douc) en conte, tout au long du film, le témoignage. Habilement écrit, le texte est déclamé avec justesse et distance en évitant le moindre pathos. Plus encore, si les mots révèlent une douloureuse vérité, ils permettent bien des respirations et laissent envisager le recul dont atteste Rithy Panh.

Celui-ci se retrouve dans la construction dramatique parallèle à l’évocation qui ancre un dialogue avec elle tout en en étant la mise en scène. A défaut de documents retraçant les exactions que sa famille, comme d’autres, a subi, malgré quelques rares archives, le réalisateur décide d’en retracer le parcours en recourant à l’animation. Celle-ci a de particulier que les personnages sont figés – comme pétrifiés (le propre de la photographie) – tandis que le mouvement, d’une troublante fluidité, n’est que cinématographique. S’il contrait le spectateur à imaginer, à projeter, la réalité qu’il dévoile, il lui offre aussi la possibilité de s’en distancier – sans pour autant jamais détourner le regard. Le film est ainsi ponctué de séquences oniriques voire lyriques qui se veulent majestueuses.

Au-delà, Rithy Panh ancre une riche mise en abîme. Alors que la condamnation ou l’accusation seraient aisées, il met à nu ses interrogations et conduit dès lors le spectateur à une mise en perspective tant du génocide cambodgien que de sa démarche-même. Fiction et réalité entrent en dialogue tout comme le présent et le passé ; l’adulte qu’est et l’enfant qu’a été le réalisateur. Sublime.

L-image-manquante-poster

L’IMAGE MANQUANTE
♥♥♥
Réalisation : Rithy Panh
France / Cambodge – 2013 – 92 min
Distribution : RIL
Drame / Documentaire / Animation / Témoignage

Cannes 2013 – Un Certain Regard
FIFF 2013 – Compétition Officielle
Film Fest Gent 2013 – Compétition Officielle

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