Critique : Les Mille et Une Nuits – Volume 1 : L’Inquiet

On 29/10/2015 by Nicolas Gilson

Le cinéma peut-il (encore) être une arme politique ? Face au monde contemporain, à une certaine désolation et à « la crise », Miguel Gomes questionne son métier de réalisateur en proposant un voyage singulier au coeur duquel fiction et documentaire s’entremêlent. Ce faisant, il tue ses propres doutes tant il nous donne envie de croire que, oui, un film peut être beaucoup plus qu’un simple divertissement. Sarcastique, caustique, mais aussi et surtout vibrant et humaniste le premier volume de ses MILLE ET UNE NUITS, nommé L’INQUIET, est proprement étourdissant. Le cinéma est mort, vive le cinéma !

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« Ô Roi bienheureux, on raconte que dans un triste pays où l’on rêve de baleines et de sirènes, le chômage se répand. »

Alors que la ville de Viana devient le symbole de la fin d’une époque. Miguel Gomes se rend sur place pour filmer l’agonie d’une industrie, jadis prospère, et les mouvements sociaux qui en découlent. Il veut aussi filmer l’invasion d’une guêpe japonaise. Les deux sujets se répondraient en un seul film, se nourrissant de manière métaphorique. Mais il doute. Une inquiétude qui transcende sa démarche tandis que le film se transforme peu à peu en un récit, explosé et pourtant unique, mettant en perspective la période d’austérité qui frappa la Portugal en 2013 et 2014. Nous devenons, à l’instar de Schéhérazade, les témoins de contes universels dont l’absurdité se veut réelle.

Le mise en place est une immersion en plusieurs temps au coeur du réel. Filmant le chantier naval de Vania, Miguel Gomes donne d’emblée sens à ses images au fil de témoignages qui, déjà, tissent une histoire à la singularité commune. La fiction apparaît lorsque la réalisateur se met en scène, non lorsqu’il tente d’expliquer sa démarche, mais lorsqu’il fuit sa propre caméra à notre plus grand étonnement – le reflet de la réalité faisant sens. Est-il inquiet quant à la finalité du projet qu’il évoque qu’il parvient magistralement à faire coexister deux sujets dont le caractère métaphorique s’impose au-delà des craintes dont nous sommes devenus les confidents. La mort (et la vie) d’un chantier naval et l’invasion d’une espèce de guêpes se veulent-elles alors passionnantes (réellement !) qu’elles se révèlent être un prétexte à une aventure déroutante questionnant le médium cinématographique (et son procédé narratif) à mesure qu’elle met en perspective une société qu’il serait trop aisé de résumer à son caractère capitaliste.

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De politiciens fiers et honteux de leur érection à l’absurdité d’un procès contre (la) nature, des forêts qui se consument à mesure que la passion est aveugle à l’agonie d’une sirène, la folle imagination dont fait preuve celle à qui le réalisateur confie la tâche de conter ce qu’il ne parvient à dire se veut acerbe. La multitude de sujets, comme autant de vérités, abordés fait-elle froid dans le dos que l’humour – souvent acide – et la bienveillance de l’approche ne cessent d’attiser attention et curiosité. Autant surpris que choqué, le Roi est diverti.

L’emploi de la voix-over est multiple et démultiplié. Elle ancre le témoignage et la confidence avant de faire place à la narration et au talent de Schéhérazade. Au coeur des récits, « la voix » servira de commentaire ou sera l’expression de certains personnages à l’instar d’un coq dont nous ne comprenons pas le chant (qui pourtant n’est pas exempt d’un message). Les intertitres contextualiseront le récit avant de chapitrer les aventures ou d’ancrer graphiquement la « modernité » des dialogues et de la langue. Une langue qui se veut plurale, soulignant tout à la fois la richesse et la foire que constitue l’Europe (et au-delà). Le temps enfin semble perdre son cours. Bien que Miguel Gomes nous confronte à une réalité immédiate (le Portugal de 2013/2014), il ouvre un dialogue avec l’Histoire afin de nous faire prendre conscience de demain. Une savante ébullition qui nous emporte dans une féérie où la notion-même de fiction, tout comme celle de récit, ne cesse de se redéfinir.

Mutin et virulent, ce premier volume se clôt sans prendre fin tant l’excitation qui est la nôtre est de dévorer les deux autres volumes.

LES MILLE ET UNE NUITS – VOLUME 1 : L’INQUIET
As Mil e Uma Noites: Volume 1, O Inquieto
♥♥♥
Réalisation : Miguel Gomes
Portugal / France / Allemagne / Suisse – 2015 – 125 min
Distribution : September Films
Essai politico-poétique

Cannes 2015 – Quinzaine des Réalisateurs
Film Fest Gent 2015 – Global Cinema

Les mille et une nuits - l'inquiet

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