Les Garçons et Guillaume, à table !

On 19/11/2013 by Nicolas Gilson

En adaptant son monologue théâtral, Guillaume Gallienne signe une brillante première réalisation bigrement drôle et extrêmement poignante. Il parvient à traduire cinématographiquement son texte avec des choix de mise en scène singuliers qui lui permettent de transcrire tant le voyage qu’il opère au coeur de l’évocation que le dialogue qu’il tisse avec sa mère. Si son approche présente quelques défauts techniques, ses choix de réalisation sont le plus souvent perspicaces et le montage, pensé avec soin, est le garant d’une incroyable fluidité. Remarquable.

les-garcons-et-guillaume-a-table_0

« Tu sais, il y en a qui vivent très heureux. »

Enfant, Guillaume est différent de ses frères. Il n’aime pas le sport, rejoue les scènes de SISSI et est passionné par sa mère au point de chercher à l’imiter. La différence qui semble le définir est d’ailleurs formulée par sa mère qui crée une emblématique distinction, loin d’être anodine, entre Guillaume et ses frères, les garçons. Adulte,  »après vingt ans de schizophrénie totale », Guillaume Gallienne revient sur le parcours qui a forgé son identité et l’a conduit à de nombreuses rencontres, notamment avec lui-même.

Le premier souvenir que j’ai de ma mère c’est quand j’avais quatre ou cinq ans. Elle nous appelle, mes deux frères et moi, pour le dîner en disant : « Les garçons et Guillaume, à table ! » et la dernière fois que je lui ai parlé au téléphone, elle raccroche en me disant: « Je t’embrasse ma chérie »; eh bien disons qu’entre ces deux phrases, il y a quelques malentendus.

Le point de départ du film est le seul-en-scène créé par le sociétaire de la Comédie Française en 2008 au Théâtre de l’Ouest Parisien. Le directeur, Olivier Meyer, lui avait alors donné carte blanche et Guillaume Gallienne s’est risqué au solo autobiographique. Le succès est immédiat. Critiques et spectateurs sont séduits par le ton mêlant humour et émotion. Etiqueté d’homosexuel depuis l’enfance, Guillaume Gallienne évoque sa réalité et se met à nu. Éloge à la différence, son texte aborde sous un angle singulier les questions de genre et la normalisation.

les-garcons-et-guillaume-a-table-me-myself-and-mum-20-11-2013-13-g

Le scénario entremêle habilement l’évocation de cette expérience théâtrale et le texte originel. Le film s’ouvre d’ailleurs sur la préparation du comédien avant sa montée en scène. Dans une loge où il est entouré de cartes signées de ses proches, Guillaume Gallienne est grimé avant de symboliquement se « démasquer ». Un pas hésitant le mène ensuite devant les spectateurs, devant nous. Il se raconte alors, se livre. Rapidement nous sommes emportés au coeur de l’évocation où Guillaume, adulte, interprète son propre rôle à tous âges et revêt également les traits de sa mère. La construction semble reposer sur la contagion : les souvenirs et les sensations se nourrissant les uns les autres afin de nous faire vivre un parcours atypique – d’un séjour en Espagne au années de pensionnat, de l’appréhension du service militaire aux séances de psychanalyse. Outre la qualité de l’écriture (nombre de répliques sont d’une grande finesse), l’une des prouesses de l’auteur est la mise en place au sein de l’évocation d’un dialogue entre Guillaume Gallienne et sa mère – celle-ci apparaissant, sans systématique, dans de nombreuses séquences ne la mettant pourtant pas en scène afin de les commenter, de les ponctuer.

« Un jour, tu vas tomber amoureux : si c’est un garçon, t’es homo ; si c’est une fille, t’es hétéro. »

S’il se met à nu, Guillaume Gallienne semble tourner en dérision un parcours pourtant complexe ponctué de silences, de regards et de commentaires gauches qui deviennent assassins. Ne ménage-t-il pas sa famille qu’il parvient ce faisant à lui chanter son amour. Mais la force indéniable du film est la justesse de ton, la distance que l’auteur parvient à trouver. S’il rit de lui-même, nous rions avec lui. Et versons au passage quelques larmes. Doté d’un humour rare et contagieux, LES GARCONS ET GUILLAUME, A TABLE ! peut être appréhendé comme l’apologie du droit à la différence, du droit à le singularité. Guillaume Gallienne fait exploser les barrières et propose de dépasser les normes – d’ailleurs ne voyage-t-il pas librement au sein même de la fiction ?

En interprétant – avec brio – son propre rôle et celui de sa mère, Guillaume Gallienne assoit une certaine artificialité qui devient la garantie d’une pleine complicité avec le spectateur. Les choix de mise en scène participent à la « juste distance » et deviennent le gage du ton général – Guillaume Gallienne ne s’épargne guère. L’introduction « théâtrale » se module ponctuellement en intervention en voix-over, nous faisant voyager au fil des idées et des souvenirs. La « contagion » de la narration est habilement développée et est assurée par l’acuité du montage qui répond à un découpage intelligent (un geste entamé dans un plan continuant dans un autre et permettant par exemple un basculement spatio-temporel). La musique devient un ressort astucieux permettant de condenser, le temps d’une chanson, plusieurs états et l’évolution du protagoniste. Enfin, Guillaume Gallienne se révèle être un très bon directeur d’acteurs. Un premier film tout à la fois surprenant, ingénieux, troublant et désopilant.

les_gar_ons_et_guillaume__a_table_affiche

LES GARÇONS ET GUILLAUME, A TABLE !
♥♥♥
Réalisation : Guillaume Gallienne
France / Belgique – 2013 – 85 min
Distribution : Victory Productions
Comédie

Cannes 2013 – Quinzaine des réalisateurs
FIFF 2013 – Compétition Emile Cantillon

les-garcons-et-guillaume-a-table-guillaume-gallienne

LES+GARCONS+ET+GUILLAUME+A+TABLE+PHOTO4

phpThumb_generated_thumbnailjpg-1

phpThumb_generated_thumbnailjpg

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>