Les Chevaux de Dieu

On 11/02/2013 by Nicolas Gilson

« Elle pensera quoi Ghislaine quand elle saura que je suis mort en martyr ? » Dès l’ouverture, LES CHEVAUX DE DIEU gagne toute l’attention du spectateur. Un dialogue en voix-over est le choquant prélude d’un film admirable. Nabil Ayouch s’intéresse à la montée de l’extrémisme religieux au coeur du Maroc avec pour point de départ un fait divers survenu en 2003 qu’il tente de mettre en perspective. Captivant et déconcertant.

RENDEZ-VOUS AU PARADIS

Sur base d’un scénario de Jamal Belmahi, le réalisateur envisage l’évolution du bidonville de Sidi Moumen à Casablanca entre 1994 et 2003. Il en dépeint la réalité en s’intéressant au destin de deux frères, Yachine et Hamid. Le premier n’est autre que le protagoniste dont le spectateur connaît d’emblée la fin – par un truchement habile (l’amour de Yachine pour Ghislaine) Nabil Ayouch met cet élément en place. Agés respectivement de 10 et de 13 ans, les deux enfants sont confrontés à un univers sans espoirs. Hamid est un petit caïd qui protège son frère et obtient les préférences de sa mère en ramenant quelque argent.

La violence est leur lot quotidien. Une violence à la fois verbale et physique attisée par un jugement lapidaire : Yachine subit ainsi des insultes homophobes parce qu’il entretient une relation amicale avec un garçon quelque peu efféminé… Hamid condamne lui-même cette relation mais prend néanmoins la défense de son frère. Le réalisateur capte parallèlement avec acuité la légèreté de l’enfance. Yachine est ainsi passionné par le foot et il s’amuse avec ses camarades comme n’importe quel gamin de son âge. Néanmoins Nabil Ayouch n’élude rien, il n’édulcore pas les affres de la réalité qu’il transpose : la violence verbale et physique pouvant conduire au viol de la part d’un enfant pubère sur un autre qui ne l’est pas.

L’homophobie latente est un stigma plein de sens. Il exacerbe la notion de jugement et de condamnation de l’autre. Un rejet qui se retrouve également noté à l’égard des femmes marginalisées car elles sont sans mari et chantent pour vivre…

Les années passent et les gestes se répondent : le jeu et la violence à nouveau s’épousent et confrontent le spectateur aux mêmes protagonistes cinq ans plus tard. Les enfants sont déjà presque des adultes. Hamid est devenu dealer. Arrêté par la police, il échoue en prison. Sans la protection de son frère, Yachine voit son quotidien plus encore dépérir. Avec économie le réalisateur transcrit la réalité abjecte du bidonville. Pourtant Yachine garde espoir, se bat et rêve d’un avenir meilleur.

Lorsque son frère sort de prison, la surprise est totale. La caïd fait place à un islamiste radical. La violence jusqu’alors transcrite fait place à une autre… Nabil Ayouch tente de comprendre le mouvement qui s’inscrit alors : comment les uns influencent les autres ; comment une philosophie radicale se transmet, se propage ; comment de jeunes adultes plein de rêves se retrouvent dressés afin de réagir face au « complot impérialo-sioniste » qui investit le Maroc, eux qui bientôt seront prêts à mourir en martyres.

L’intelligence de l’approche est de ne jamais condamner les protagonistes ni d’amener le moindre jugement quant aux situations décrites. Nabil Ayouch esquisse, avec sincérité et espoir, les contours d’une réalité trouble qu’il contextualise. Il semble par ailleurs décrire l’enfance comme le berceau de tous les possibles. LES CHEVAUX DE DIEU est une remarquable réflexion ouverte !

LES CHEVAUX DE DIEU
♥♥♥
Réalisation : Nabil AYOUCH
Maroc / Belgique / France – 2012 – 115 min
Distribution : Cinéart
Drame

Cannes 2012 – Un Certain Regard

FIFF 2012 – Compétition

Mise en ligne initiale le 30/09/2012

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