Critique : Les Chevaliers Blancs

On 03/01/2016 by Nicolas Gilson

Mettant en scène les membres d’une ONG partis au Mali pour y recueillir de jeunes enfants orphelins promis à l’adoption en France, LES CHEVALIERS BLANCS est la projection fantasmée par Joachim Lafosse de l’affaire dite de l’Arche de Zoé. Après A PERDRE LA RAISON, c’est à nouveau un fait divers qui sert de base narrative au réalisateur qui, ne contextualisant pas l’action du film, nous confronte à la confusion de personnages qu’il condamne au fil de son approche. Interdits de toute empathie, nous faisons alors face à un tableau désolant dépourvu de toute humanité. Tout à la fois audacieux et d’une froideur éhontée.

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L’action prend place alors qu’une équipe humanitaire débarque sur le tarmac d’un aéroport. Escortés par des militaires jusqu’à la base où ils mettent en place un orphelinat de fortune, les membres de l’ONG « Move For Kids » ont encore des idéaux plein la tête. Ils suivent les ordres du président de l’association, Jacques Arnault (Vincent Lindon), qui a planifié l’intervention et a invité à se joindre à eux une journaliste censée faciliter, malgré elle, le bon déroulé de leur retour. Mais rien ne se passe comme prévu ce qui conduit certains à mettre en doute le bien fondé de leur action…

Joachim Lafosse ou le réalisme cynique

L’empressement premier attise d’autant plus notre attention que celle-ci est démultipliée au regard du nombre de protagonistes. Alors que nous tentons de mettre en perspective l’action et d’identifier les différents personnages, la figure de Jacques Arnault se détache et s’impose comme centrale. Chef des opérations, il apparaît rapidement être le seul à en connaître la réalité. Donnant des ordres aux uns et allongeant des billets devant d’autres, il tire clairement les ficelles d’une expédition plus trouble qu’il n’y paraît. Autant dire que la naïveté de certains en prend un coup… du moins à nos yeux. Alors que des doutes sont formulés sur le bien fondé de cette croisade, nous en suivons l’évolution placés à distance de ceux que semble observer Joachim Lafosse. Une distanciation implacable qui traduit, plus qu’un jugement de sa part, un réel cynisme.

La première question qu’engendre l’approche est celle du point de vue : s’il y en a un, quel est-il ? La froideur de la mise en scène empêche toute empathie au point de se demander ce qui intéresse le réalisateur au fil de son développement narratif. Condamnant l’ensemble de ses personnages – qu’ils restent ou quittent le navire – il paraît en faire une caricature grossière et misérable. A défaut d’exacerber le moindre ressenti, le « missionnaire » dont il se moque est naïf ou intéressé ; soit aveuglé par son messianisme crétin ou son égoïsme, soit des plus pernicieux et, fatalement, vénal. Plus encore les séquences qui permettraient de transcender leur désarroi deviennent des tableaux d’une noirceur toute sarcastique à l’instar de celle où une infirmière se dore la pilule au soleil.

Les chevaliers blancs Louise Bourgoin

Alors que le regard de la journaliste interprétée par Valérie Donzelli pourrait être aisément le nôtre, Joachim Lafosse ne semble pas envisager qu’elle tourne réellement un film documentaire dans la mesure où sa mise en scène ôte toute crédibilité à la matière qu’elle obtient (ou non). Plus que mettre en cause son objectivité, en ne se focalisant que sur sa subjectivité, sans jamais nous permettre de l’épouser, il fait d’elle une satire.

L’explosion du récit devient le moteur de la dynamique de distanciation sur laquelle s’appuie Joachim Lafosse. Toute idée de choralité est en effet épuisée par son approche dans la mesure où les personnages ne tendent jamais à un épanouissement commun. Au-delà, en plus de penser la figure féminine comme hystérique (malgré les prestations admirables de Valérie Donzelli et Louise Bourgoin), semblant incapable de les filmer de face, il envisage les autochtones sous un angle tel qu’ils deviennent plus misérables que miséreux. Mais qu’est-ce qui est vraiment misérable in fine si ce n’est l’approche même du réalisateur ?

Une approche qui, bien qu’impersonnelle, n’en est pas moins maîtrisée – de la photographie au montage, de la prise de son aux ponctuations musicales orchestrée par Apparat. Chaque comédien parvenant à être un instrument accordé parfaitement et servant une partition dont Vincent Lindon est le tyrannique soliste.

LES CHEVALIERS BLANCS
♥♥
Réalisation : Joachim Lafosse
Belgique / France – 2015 – 112 min
Distribution : O’Brother Distribution
DrameLes chevaliers blancs - affiche

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