Les Bien-Aimés

On 30/07/2011 by Nicolas Gilson

Avec LES BIEN-AIMES, Christophe Honoré revisite les genres, traverse les époques et transcende le devenir. Il met en scène une fresque sensible et émouvante où s’entremêlent les portraits et les regards d’une mère et de sa fille, par le biais du souvenir et de l’évocation. Il parvient à esquisser, bien au-delà du microcosme premier, l’évolution de la société à travers celle de ses mœurs, des genres et des sexualités.

« CE N’EST PAS DE L’AMOUR, C’EST DU MELODRAME »

Le film s’ouvre sur une dynamique artificielle, au cœur des années 60 reconstituées, où la référence au cinéma de François Truffaut n’est pas anodine. Le temps du générique, et d’une chanson (« Ces bottes sont faites pour marcher »), nous découvrons la coloration d’une époque à travers une journée sans doute type de la boutique Roger Vivier où Madeleine (Ludivine Sagnier) travaille encore. Après le joyeux rituel, la jeune femme vole une paire d’escarpins. Intervient alors en voix-over un autre personnage, issu d’une autre époque, Véra, la fille de Madeleine. Elle commente l’action et déjà le devenir de sa mère, qui se prostituera avant de rencontrer son futur mari, son futur amour.

D’emblée, les époques se mêlent. Il est question d’évocation plus que de souvenir : Véra projette le passé de sa mère ; un passé dont elle est issue, un passé qui la conditionne et par lequel elle se définit. L’artifice prend alors tout son sens. Ce contraste entre deux hypothèses narratives et esthétiques engendre la singularité de la dynamique voulue par Christophe Honoré. Les années passent et la réalité de cinq décennies se dessine. Les objets et la dimension matérielle ancrent le changement. Celui-ci est notable dans l’approche esthétique qui est évolutive d’un bout à l’autre du film. Alors que certaines époques se lient, se répondent voire s’épousent, la fresque mise en place esquisse l’évolution du médium cinématographique tout en nous invitant à nous fondre au sein d’un récit à dessein romanesque.

« JE SUIS LA VIE SEXUELLE DE MES PARENTS »

Si deux personnages sont centraux (Madeleine, interprétée selon les époques par Ludivine Sagnier ou Catherine Deneuve, et Véra, interprétée par Chiara Mastroianni), les enjeux, bien que nombreux et pluriels, gravitent autour de la question de la relation amoureuse. C’est au regard de celle-ci que sont envisagés la liberté sexuelle, l’adultère, le mariage, le divorce, la passion, le désespoir, la dépression, les joies, le sida, l’homosexualité, la cristallisation, la fatalité, le triolisme… le mélodrame. Et derrière le devenir d’une fille et de sa mère, les deux protagonistes étant indissociables, s’esquissent la réalité d’un monde en mouvement, bousculé par le Printemps de Prague ou les attentats du 11 septembre.

La caractérisation des personnages, de leur psychologie jusqu’à leurs gestes, n’est pas sans rappeler la plume de Françoise Sagan dont le visage et « Les Merveilleux Nuages » se laissent d’ailleurs apercevoir dans le film. Les dialogues, tantôt déchirant, tantôt d’une surprenante vulgarité, sont d’une justesse troublante au point d’être quelques fois décontenançant.

L’hypothèse musicale évolue tout au long du film selon les enjeux et les règles esthétiques. Plus encore elle participe à la sensation qui émane de la mise en scène. Certaines séquences sont chantées. Le plus souvent métatextuelles, les chansons signées Alex Beaupain exacerbent le ressenti des protagonistes et nous permettent d’en être les complices. Ces séquences bien qu’intrinsèquement artificielles – Christophe Honoré poussant le vice jusqu’à ancrer l’artifice – parviennent à se fondre à une ponctuelle hyperréalité plus que sensationnelle.

C’est que le réalisateur joue de contrastes : entre l’évocation et la réalité relative ; entre le jeu et le ressenti ; entre l’artificiel et le réalisme ; entre le cinéma d’hier et d’aujourd’hui. L’ensemble de la mise en scène oscille entre deux dynamiques que tout oppose. Un constraste, dont émane un trouble certain, qui est exacerbé par le casting (principalement Chiara Mastrioanni et Catherine Deneuve mais aussi, dans une moindre mesure, les fidèles du réalisateur et les participations plus discrètes de Dustin Segera Suarez et de Oar Ben Sellen) et les options prises dans la direction d’acteur (le jeu palpable de Ludivine Sagnier et Rasha Bukvic face au caractère verisimilaire des interrétations de Catherine Deneuve, Chiara Mostroianni, Milos Forman ou encore – et même ! – Louis Garrel).

LES BIEN-AIMES est un film d’une rare sensibilité, à la fois troublant et passionnant. La justesse de l’écriture et l’acuité à la réalisation de Christophe Honoré sont extraordinaires.

LES BIEN-AIMES
♥♥♥♥
Réalisation : Christophe HONORE
France – 2011 – 135 min
Distribution : Lumière
Drame / Comédie musicale
Cannes 2011 – Sélection Officielle Hors-Compétition

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