Sur le tournage de… MAY DAY (L’Enchère)

On 20/09/2016 by Nicolas Gilson

May Day

Une « réalité documentaire » par Fedrik De Beul & Olivier Magis

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Bruxelles, au coeur de l’après-midi, dans un petit salon, des chaises et des fauteuils, se remplissent d’hommes et de femmes qui ne se connaissent pas. Tous chérissent le même rêve que Xavier, l’homme qui les accueille : avoir une vie meilleure, et vite.

Mais comme au Plat Pays rien ne se passe comme prévu, les rêves ne sont pas toujours faits pour être réalisés.

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En 2007, Fedrik De Beul s’impose dans le paysage du court-métrage belge en remportant le Grand Prix National au Festival du Court-métrage de Bruxelles pour sa première réalisation, KONG AAN ZEE. Après avoir rendu vie à la belle époque d’une Mer du Nord où se confrontent les réalités sociales, il s’attaque ensuite à un nouveau film d’époque qui devra essuyer les plâtres d’une production bancale, AOUT 1914.

Diplômé de l’IAD, Olivier Magis consacre son film de fin d’étude à une enquête sur le secret de la vache folle. Il sera assistant réalisateur, touchera au théâtre et au cirque, avant de se consacrer à la réalisation de films documentaires. Il s’intéressera de manière singulière à la cécité avec ION (2013) et LES FLEURS DE L’OMBRE, avant de participer à la série documentaire « Archibelge ! ». Avec L’ENCHERE (titre provisoire), Olivier Magis signera sa première fiction.

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Rencontre avec les réalisateurs

Comment vous êtes-vous rencontrés et pourquoi avoir envisagé de réaliser ce film conjointement ?

Fedrik De Beul : En 2011, j’ai tourné le court-métrage AOUT 1914 sur lequel Olivier est apparu comme premier assistant. Il est arrivé trois semaines avant un tournage qui s’est avéré intense et plutôt catastrophique. C’était un film d’époque avec armes, des enfants, des chevaux et des chiens : on a multiplié les problèmes et ça a été rocambolesque. Olivier a tenu la horde et on a réussi à faire quelque chose qui a tenu la route. Un peu après le tournage, Olivier m’a proposé d’élaborer une idée qu’il avait eue.
Olivier Magis : Mon voisin à l’époque, Xavier Lopez, était chauffeur-livreur de journaux et il rêvait de pouvoir donner ce travail qui lui bouffait toutes ses nuits à quelqu’un d’autre. En rigolant, un jour, il me dit qu’il en a tellement marre qu’il vendrait bien son boulot en proposant une enchère par le bas. Du coup, j’y ai vu le déclencheur d’une chouette idée de cinéma pour autant qu’on transcende la blague. Et qu’on aille dans la douleur du monde du travail, avec pour décorum Bruxelles et tous ses problèmes. À l’époque, la Belgique était en crise institutionnelle, sans gouvernement ; il y avait un côté chaotique. J’ai eu envie d’en faire un film, d’aller au-delà de la blague et de jouer la métaphore. Et il m’a demandé à pouvoir collaborer à l’écriture. Comme Fedrik est réalisateur, néerlandophone et qu’il a fait l’INSAS, je lui ai proposé que l’on fasse ce voyage belgo-belge ensemble. Du coup on a écrit à trois avec Xavier Lopez, et on l’a réalisé à deux.
FDB : Et Xavier joue dans le film.

Vous êtes-vous réparti le travail et comment ?

FDB : On s’est rendu compte pendant le casting, la préparation et l’écriture qu’on se complète bien. Olivier a fait la plus grosse partie de l’écriture, mais je pense qu’il n’est pas possible de faire moitié-moitié. Une personne prend les devants.
OM : Fredrik faisait tout ce qui était découpage et technique, et moi je m’occupais de la mise en scène.
FDB : Pour autant qu’on puise séparer les choses.
OM : Ca n’a pas toujours marché.
FDB : Ca a marché dans le sens où on essayait d’avoir des situations claires au tournage. J’aurais bien fait la direction d’acteurs mais on s’est réparti les choses au départ car sur le plateau tu ne peux pas aller donner des indications aux comédiens sans en avoir parlé. Il faut communiquer et se faire confiance. (…) Il n’y a jamais de grandes discussions. Si on n’est pas d’accord, par exemple au niveau du découpage, on fait les deux options. Et on n’a pas de difficultés à reconnaître nos torts.

Comment avez-vous appréhendé la mise en scène ?

OM : Comme on voulait vraiment de l’hyper-réalisme, il nous semblait intéressant de partir de rien et de reconstruire ce sentiment de vérité. On met en scène une situation au sein de laquelle les gens se sentent piégés, mais où celui qui les piège est lui-même pris au piège de son propre « jeu ». On voulait jouer le dispositif documentaire : on tournait avec deux caméras mais on ne rentrait que très rarement dans le décor. Les comédiens ont été présents durant tout le tournage, comme au théâtre. L’idée était de garder une « énergie de vérité » : on était toujours en retrait comme dans le documentaire, on ne s’immisçait pas dans le décor et on ne rompait pas le fil. Pour jouer le trouble du réel, tous les comédiens ont dans le film leur propre nom. On devait capter les moments. On tournait par salves de cinq minutes. On ne pouvait pas se permettre de ne pas être clairs vis-à-vis des comédiens ou de la technique.

Le tournage se fait en un lieu unique qui est par ailleurs un vrai appartement. Comment avez-vous travaillé le son et l’image ?

FDB : On a tourné dans un appartement avec des fenêtres sur trois côtés. C’était très difficile à gérer mais on a installé un plafond technique. C’était un défi pour les techniciens. Le montage sera très intéressant tant à l’image qu’au son. On n’a pas voulu artificialiser les dialogues. Les comédiens se chevauchent quand ils parlent. On va découvrir les contraintes que ça va avoir au montage. C’est aussi l’intérêt du projet : prendre une situation on ne peut plus théâtrale et en faire un film. Il fallait dynamiser notre position retranchée pour rendre les choses vivantes. Même si le film est très dialogué, il va un avoir un rythme de fou qui sera dicté par les circonstances. On n’a pas opté pour une mise en scène classique.
OM : C’est un film de comédiens. On a été très clairs avec la technique en disant que nous étions tous esclaves des comédiens et que nous étions dans une économie de moyens. Pour le son, on n’avait pas la thune pour avoir des micros hf pour tout le monde, donc on a planqué des micros dans le plafond et dans la pièce, et il y avait une perchwoman. On va essayer d’avoir un son le plus broadcast possible, mais tous les artefacts nous intéressaient : on aura parfois des flares, on aura des sons qui ne seront pas en gros plan… Ce mélange d’imprévu et de spontanéité participe à ces moments de vérité. On avait deux cadreurs et ils pouvaient avoir par fatigue le réflexe d’anticiper un mouvement. On coupait parce qu’on voulait qu’ils suivent le mouvement sans l’anticiper. On finissait par rire entre nous et dire qu’on faisait du documentaire.
FDB : Ce qui n’est pas du tout vrai. On ne verra pas la (deuxième) caméra comme on ne verra pas de perche. Mais le sentiment sera celui d’un documentaire.

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Comment avez-vous porté les choix techniques ?

OM : L’étoile du berger a été le cinéma documentaire. Jef Metz (ndlr directeur photo) fait du documentaire et j’ai d’ailleurs beaucoup tourné avec lui. Sébastien Tran (ndlr seconde caméra) en a déjà fait lui aussi. Jef Levillain qui avait fait le son de BUREAU DE CHOMAGE était intéressé de travailler dessus. La plupart des membres de l’équipe avaient déjà fait du documentaire. Ils comprenaient le challenge technique et l’adaptation au réel, la fragilité du réel. La vérité documentaire, c’est être esclave de ce qui se passe. Les techniciens ont été esclaves : ils devaient trouver leur place dont découle toutes les questions essentielles comme la distance physique et du coup les focales à employer.
FDB : Sur le tournage, il fallait surtout faire des propositions, tester, et regarder si ça fonctionnait. On voulait arriver à une distance pudique – une question que l’on se pose en documentaire. Ce sera la même chose au montage où l’on devra travailler de manière expérimentale et organique. Il s’agira d’être cohérent.

Avez-vous eu des références ?

OM : Notre référence de travail a été ENTRE LES MURS de Laurent Cantet. (…) Je suis fan des film des Asghar Fahardi. Dans ses films, tous les comédiens ont une urgence et tous mentent ou sont dans le déni. Ils ont des cartes cachées qu’en tant que spectateur tu connais ou que tu vis une fois qu’elles sont révélées. C’est assez génial, parce que la vie, c’est ça. Tout le monde a ses propres cartes et ses propres urgences. Et c’est ce qu’on a essayé de faire ici. Ce que Thierry Hellin (ndlr l’interprète principal) disait qu’il voyait de l’humanité chez tous les personnages, même si certains sont plus salauds que d’autres.

C’est intéressant d’avoir ces gens dans une forme d’urgence et d’auto-défense, avec ces jeux de mensonges ou de fausses-vérités.
FDB : On est à l’affût de ce genre de sujets. Quand un sujet te touche, tu fonces.
OM : Un comédien nous a dit que le film mettait en scène leur réalité : répondre à des castings, se pointer sans savoir ce qu’il en sera et vivre la réalité du chômage ou du CPAS. La plupart des comédiens vivent les entretiens de l’ONEM, ils savent ce que c’est de travailler pour 500 euros en black sur un projet qui leur prend 80 heures par semaine. C’est une richesse terrible. Tous les comédiens ont traversé ou traversent les mêmes problématiques que les personnages : ils vivent en eaux troubles et sont chargés de ces urgences.

Comment avez-vous procédé au casting ?

OM : On a fait le casting avec Michael Bier et Doriane Flamand. On savait quel type de personnes ont voulait.
FDB : On a pris le temps. Il était question qu’on tourne l’été dernier, mais pour des raison de production on a décidé de postposer d’un an. On a vraiment exploité ce temps pour voir plein de gens. On a vu 12 personnes pour le premier rôle.
OM : Ce qui pour un court-métrage est beaucoup. Doriane et Michael ont vraiment du flair.

Vous évoquez Thierry Hellin, il interprète le premier rôle. Une première pour ce comédien de théâtre.

OM : Parmi les vrais comédiens plusieurs n’avaient pas fait de cinéma dont Thierry Hellin qui nous a consacré sa seule semaine de vacances. On avait une sorte de monstre sacré du théâtre belge. On a eu très peu de répétitions et donc c’était intéressant de devoir faire un travail pour qu’il entre vite dans une vérité cinématographique. Il était très à l’écoute et on a du déconstruire, abattre des artifices théâtraux et des conventions langagières.
FDB : Il y a beaucoup de comédiens qui n’y arrivent jamais.
OM : Lui, il apprenait en tournant. Dire à un comédien de théâtre « on va jouer une vérité documentaire », ça ne veut rien dire du tout et à la fin de la première journée de tournage on y était.
FDB : Ce qui est chouette, c’est que les meilleurs prises étaient souvent les dernières. On a fait beaucoup de bonnes choses en fin de journée.

Vous êtes produit par Eklektik, quelle est votre relation avec cette boîte de production ?

OM : Marie (Besson) m’avait appelé il y a quatre an pour un projet collectif de documentaire. Ce plaisir de travailler en famille, a fait qu’à un moment donné j’ai évoqué cette vague idée. Avec Samuel Tilman, ils m’ont dit que ce serait bien de pouvoir lire quelque chose. Et ce n’est pas resté dans l’oreille d’un sourd.
FDB : Je les connaissais également car Fabrizio Rongione, qui fait partie d’Eklektik, jouait dans AOUT 1914. Sur le tournage, il m’avait dit d’aller d’abord les trouver. Ils ont de l’esprit, ils sont généreux et ils sont directs. On sait très clairement ce qui est possible et ce qui ne l’est pas.

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L’ENCHERE
Réalisation : Fedrik De Beul & Olivier Magis
Scénario : Fedrik De Beul, Xavier Lopez & Olivier Magis
Avec : Thierry Hellin, Mathieu Dabaty, Simon André, Catherine Salée, Lydia Indjova, Viktor Biserov, Tom Adjibi, Manou Tahon, Xavier Lopez, Chokri Ben Chikha, Joren Seldeslachts, Bess Limani, Nourredine Zerrad

Image : Jef Metz, Sébastien Tran & Paul Herrmann
Son : Jef Levillain & Clémence Meheust
Scripte : Emily-Jane Torrens
Décors : Catherine Cosme
Accessoires : Louise Vandervorst
Costumes : Emile Jonet
Maquillage : Charlotte Sidérius
Assistante Réalisation : Joël Godfroid
Regie : Clément Abbey, Marie Debiasio, Xavier Miraillès & Esther Denis
Production : Marie Besson & Samuel Tilman (Eklektik)
Directrice de production : Kristina Schiman

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Filmographie Fedrik De Beul
KONG AAN ZEE (CM – fiction – 2006)
AOUT 1914 (CM – fiction – 2014)
L’ENCHERE (CM – fiction – 2016)

Filmographie Olivier Magis
LE SECRET DES DIEUX (CM – documentaire – 2004)
ION (LM – documentaire – 2013)
LES FLEURS DE L’OMBRE (LM – documentaire – 2014)
ARCHIBELGE ! – Bruxelles ou la quête d’identité (Série documentaire – 2015)
L’ENCHERE (cm – fiction – 2016)

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One Response to “Sur le tournage de… MAY DAY (L’Enchère)”

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