Sur le tournage de… L’Effacée

On 28/06/2016 by Nicolas Gilson

L’EFFACEE

Une étude biographique imagée par Guy Bordin et Renaud De Putter

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Dans des mondes en disparition, quelle est l’étrange étoile qui a conduit le destin de Marie-Charlotte Fredez dite Charlotte Dufrène (1880-1968) ? D’abord demi-mondaine dans le Paris enchanté de la Belle Époque, elle devient pendant plus de vingt ans la seule amie de Raymond Roussel, écrivain génial et tourmenté, avant connaître la misère et l’oubli à Bruxelles.

À travers les témoignages de ceux qui l’ont connue, L’EFFACEE interroge la trajectoire de cette femme qui tombe, en apparence entièrement soumise à la volonté des hommes.

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Depuis 2006 et J’AI REVE, Guy Bordin et Renaud De Putter composent un cinéma documentaire nourri de leurs univers respectifs – le premier est anthropologue, le second compositeur autodidacte. De ce mariage naît un regard chaleureux empli de curiosité. Explorant les possibilités offertes par le « médium cinématographique », les réalisateurs flirtent avec la fiction jusque se l’approprier pleinement, revendiquant de facto la subjectivité de toute démarche documentaire.

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Rencontre avec les réalisateurs

Quel a été le point de départ de ce film consacré à Charlotte Dufrène à qui vous avez par ailleurs dédié un livre ?

Guy Bordin : On s’est intéressé au personnage de Charlotte Dufrène il y a trois ans. On l’a découvert dans vie de Raymond Roussel qui est le point de départ initial. Charlotte Dufrène apparaissait dans les écrits divers de gens qui s’intéressaient à lui. On s’est demandé qui était cette femme. On s’est dit qu’il y avait matière à un film documentaire.

Renaud De Putter : On a entamé des recherches pour un film et, en réunissant beaucoup de matériaux, on avait un dossier documentaire vraiment très détaillé qu’on pouvait publier en livre – tout en étant le dossier documentaire du film. (…) Ça nous permettait de délester le film des résultats de recherches, des éléments très factuels qui pour nous étaient importants d’un point de vue documentaire, mais qu’on n’aurait pas pu faire passer en détail. Ça nous a permis de ne reprendre dans le film que ce qu’on voulait – sans perdre cette recherche.

Vous évoquez Charlotte Dufrène en disant d’elle qu’elle « échoue » à Bruxelles et qu’elle était « entièrement soumise à la volonté des hommes ».

GB : Elle a vécu dans le luxe, dans un appartement près des Champs-Elysée. Elle a vécu une vie mondaine avec Vallon, fréquentant les familles riches. Elle mène ensuite une vie différente avec Roussel, mais une vie dans le luxe. A sa mort, elle échoue à Bruxelles : elle se retrouve dans un minuscule deux pièces de la rue du Trône.

RDP : C’est une clocharde. Elle fait ses besoins dans une casserole.

GB : Aujourd’hui on dirait une SDF. On peut littéralement parler d’échouage.

RDP : Ce qui est beau, c’est qu’elle garde une certaine tenue et qu’elle ne se plaint pas. Elle reste énigmatique et ne parle jamais d’elle. Dans ses lettres, elle ne parle jamais d’elle. On a retrouvé toute sa correspondance, et pas un mot. Elle dit parfois avoir un problème de santé, mais c’est une demi-ligne, c’est tout. C’était rigolo de voir quelqu’un qui restait sur une forme de retenue totale, tout le temps. (…) On trouvait que c’était un personnage qui était effacé dans tous les sens du terme. Elle ne se met pas en avant mais on dirait aussi qu’elle a été effacée. Là, c’est l’aspect un peu victime des hommes. On ne sait pas dans quelle mesure elle a assumé ou subi ça.

RDP : Ce qui est touchant dans son histoire qui est très dure, c’est qu’elle est enrobée de brillance. Elle vit au départ une vie de demi-mondaine, dans le luxe. Après avec Roussel, qui n’a pas de rapport physique avec elle, c’est une sorte d’accompagnement très bizarre, dans une sorte de luxe qui cache un désarroi profond – il va se suicider et cache sa vie privée. À Bruxelles, c’est une forme de déchéance matérielle de plus en plus grande. C’est une apparence qui tient avec une forme d’anéantissement derrière. Elle continue de tenir, à travers ça, sans en paraître affectée.

Un scénario de documentaire est toujours singulier parce que en soi paradoxal. Comment avez-vous construit celui de L’EFFACEE ?

GB : Dans la collecte de matière documentaire sur Charlotte Dufrène, on a rencontré beaucoup de gens et on a filmé beaucoup d’entretiens – on doit avoir plus de 100 heures d’entretiens. On s’est dit qu’une partie fictionnelle nous permettrait de nous concentrer sur l’imaginaire du personnage : la façon dont nous nous représentions son imaginaire.

RDP : En examinant cette vie, on pouvait retrouver les dates de plein d’événements et savoir, plus ou moins, ce qu’elle avait fait, mais connaitre ses motivations profondes était impossible. Il y a une grande indétermination. C’est une femme qui parait assez passive, qui semble avoir été manipulée par les hommes autour d’elle. Elle ne semble pas manifester de volonté propre. On s’est demandé ce qu’était un personnage qui ne manifeste pas de volonté propre, du coup c’est là qu’intervient toute la dimension fictionnelle afin d’essayer de se représenter ses paysages mentaux.

GB : En s’attachant à certains moments particuliers, en s’inspirant de la notion de « minutes marquantes » développée par Roussel à savoir des événements que tout individus a vécus et qui sont tellement prégnants qu’ils ont laissé des traces dans la mémoire de ceux qui les ont vécus, au-delà de la mort. Dans son roman « Locus Solus », il imagine un système scientifique de réanimation des cadavres qui vont revivre cette minute marquante. En développant ça, en se débarrassant de son côté physiologique et technologique, on a essayé d’imaginer les minutes marquantes de la vie de Charlotte. C’est une façon d’articuler toute cette masse documentaire qu’on a amassée.

RDP : Dans cette perspective roussellienne, on a conçu les parties fictionnelles aussi à travers une sorte d’au-delà matérialiste. Roussel réanime ses personnages qui sont morts et ils ont une vue d’ensemble sur toute leur vie. Notre Charlotte fictionnelle a une connaissance totale des faits de sa vie, ce qui n’est donné à personne – mais à elle, oui.

Ce n’est pas la première fois que vous mélangez fiction et documentaire.

RDP : J’avais déjà fait un court-métrage, HORS-CHANT, qui était une approche presque uniquement fictionnelle d’un autre personnage de femme, Marie Toulinget. Mais, à la différence de L’EFFACEE, je n’avais pas fait un travail documentaire sur le projet. Ici, on s’est permis une recherche documentaire pour d’abord savoir tout ce qu’on pouvait sur ce personnage.

GB : Le point de départ était vraiment de documenter cette vie au maximum. C’était comme un travail de biographe. Je ne sais pas si on a retrouvé tous les témoins vivants, mais on en a retrouvé beaucoup. Ils ont tous, évidemment, minimum 80 ans. Sinon, dans LA CAVALE BLANCHE, il y avait aussi une incursion fictionnelle qui était toutefois plus simple. Le film était un hommage à deux amis qui sont morts, il n’y avait pas une recherche biographique proprement dite. On avait imaginer deux personnages de l’au-delà qui revenaient et qui suivaient les deux amis. C’était très différent.

Est-ce que la partie documentaire a été dérushée voire prémontée avant d’attaquer le tournage de la partie fictionnelle ?

RDP : On a cette énorme matière documentaire qu’on a dérushée en partie seulement, parce que très vite dans la préparation de la fiction on n’a plus pu continuer. On a essentiellement fonctionné sur notre souvenir. Comme on finalisait le livre à ce moment-là, toutes les sources documentaires nous étaient très présentes à l’esprit. On va maintenant devoir remonter le fil de notre matière documentaire qu’on a perdu il y a environ un an.

GB : Dans ce genre de film, quand on voit l’âge des témoins, on travaille dans l’urgence. On s’est dit que le planning devait se faire en fonction. Dès qu’on a réussit à joindre Ashberry qui est un témoin essentiel, on a eu une correspondance géniale avec lui et on a filé tout de suite à New-York. On a fait ça avec les autres témoins. Tout ce qu’on a pu faire tout de suite, on l’a fait.

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A-t-il été facile de retrouver les témoins ?

RDP : Michel Leiris, qui connaissait Charlotte depuis qu’il avait environ 13 ans et qui est resté en contact avec elle jusqu’à sa mort, a un regard d’ethnologue qui conserve tout. Il avait des journaux extrêmement détaillé avec tous les noms, tout ce qu’il a pu consigner. Il s’intéressait énormément à Roussel et donc à Charlotte qui était le seul témoin à pouvoir le renseigner sur lui. On a eu la chance dans ses carnets de trouver les noms de personnes dont la plupart étaient encore vivantes, certaines plus compliquées à contacter que d’autres.

GB : Il y a eu aussi des concours de circonstance heureux.

RDP : Au tout début de notre recherche on a fait une pièce de théâtre, « Les chants de l’Effacée », autour du personnage avec comme pianiste Mariano Fernandez.

GB : Il connait une dame âgée qui a été professeur de chant à qui il dit qu’il va participer à une pièce de théâtre et à qui il donne un programme. Elle se rend compte que Charlotte Dufrène alias Marie-Charlotte Fredez est la dame qui a logé chez elle quand elle était petite fille. Elle a appelé Mariano et il y a eu un enchainement… On a retrouvé les cinq soeurs d’un coup.

Quel âge a votre Charlotte Dufrène dans le film ?

RDP : Elle n’a pas d’âge. Disons qu’elle est prise dans l’idéalité de son âge que l’on fixe en 1910-1911 au moment où elle a rencontré Roussel, c’est à dire vers 30 ans. Mais en soi, dans le film, elle n’apparait par rapport à son âge. Elle a parfois des points de vue sur des périodes très âgées de sa vie à travers cet âge-là. (…) La liberté fictionnelle qu’on a eu est de se situer dans un moment qui est un point : on imagine le moment où elle a quitté sa première vie de demi-mondaine pour entrer au service de Roussel.

Comment allez-vous travailler le montage ?

RDP : On va commencer par travailler les séquences de fiction et voir comment cette matière appelle ou non des incursions dans la matière documentaire qui est une sorte d’énorme magma duquel on peut tirer des tas de choses. On ne se fixe pas d’exigences, notamment de durée sur le film. Mais on voulait qu’il ne soit pas trop long…

GB : Non. LA CAVALE BLANCHE fait déjà deux heures et rétrospectivement on voit que des scènes sont trop longues, et ça nuit à la carrière du film. On ne fait pas le film pour une carrière, mais ça joue.

RDP : On est conscients qu’on a un certain nombre de contenu à transmettre sur cette femme. Il y a des questions et on ne voudrait pas décevoir des gens par rapport aux attentes qu’ils pourraient avoir même sur certains détails de sa vie. Ça, ce sont des choses qui vont passer à travers sa voix. En soi, la partie fictionnelle est un film muet qui a été conçu pour s’intégrer avec une voix-off qui est très importante.

La « voix-off » est-elle à la première ou à la troisième personne ?

RDP : C’est notre point de vue à nous à travers une voix de femme – celle d’Isabelle Bats – dans une réflexion aussi de savoir ce que c’est d’être une femme – même si on est des hommes. On entend peu la voix de Charlotte – Aurore en l’occurrence – si ce n’est dans sa correspondance. Quand on entendra sa voix, normalement, ce sera du texte documentaire.

Cette « voix-off » est-elle déjà écrite ?

GB : Elle est déjà écrite et enregistrée en grande partie.

RDP : Le livre est en trois parties : une lettre, la correspondance de Charlotte Dufrène et la chronologie. La Lettre, c’est notre écriture de cette voix-off. On l’a conçue comme ça. La voix-off n’est pas une adaptation du livre ; le livre est la voix-off développée dans toute son extension. C’était une façon de synthétiser la matière documentaire dans un tout qui soit facile à mobiliser de façon directe. Là, on dit les choses qu’on veut ou moment qu’on veut. Evidemment elle est un peu longue, elle fait 120 pages.

GB : Cette voix-off est elle-même décomposée en trois parties.

RDP : Pour nous, la lettre et la voix-off, c’est une manière de l’interroger. Sans avoir de réponse évidemment. On a plein de questions. Pourquoi a-t-elle fait ça, accepté cette espèce d’engagement avec Roussel ? Pourquoi s’être tue sur sa vie avec lui ? Qu’a-t-elle désiré ? Où était son désir ? Qu’en faisait-elle ? A-t-elle pu ou non le vivre ? Ce sont des questions qu’on pose dans la voix-off. On n’a pas de réponse et on n’en aura jamais.

Est-ce là une frustration ?

RDP : Non, c’est plus intéressant. Ce qui est intéressant chez elle, c’est son côté mystérieux. C’est une sorte de pure apparence, une sorte de fantôme qui fait les choses sans que l’on ait la moindre idée de sa motivation. L’actrice avec laquelle on a travaillé pour cette séquence, Aurore Latour, est comme ça.

GB : Ne pas avoir de réponse permet d’imaginer les minutes marquantes.

Il s’agit de saisir quelqu’un d’insaisissable.

GB : L’illusion est peut-être qu’on peut saisir une vie entière.

RDP : Charlotte Dufrène est un bon exemple. Dans le fond, quand il n’y a pas d’oeuvre, on est réduits à une espèce de pauvreté totale : qu’est-ce qu’on sait, qu’est-ce qu’on peut dire et qu’est-ce qu’on peut imaginer ? C’est un exercice intéressant.

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L’EFFACEE
Réalisation et Scénario : Guy Bordin & Renaud De Putter
Avec : Aurore Latour, Romain Dayez, Lea Petra, Alexa Doctorow, Christian Crahay, Rachid Benbouchta, Jean Fürst, Jérémie Siska
Voix-off : Isabelle Bats
Production : Anthony Rey & Malo Bara (Hélicotronc)

Image : Antoine Meert & Valentine Morel
Son : Loïc Villot & Iannis Héaulme
Décors & accessoires : Emilie Debus, Nikko Noirhomme & Julie Pironet
Costumes : Gaëtane Paulus
Maquillage & coiffure : Valérie Tomasi
Habillage : Maya Process
Electro : Sébastien Richard, Quentin Piron & Louis Zebo
Régie : Samuel Henry & Teddy Vrancken
Assistante réalisation : Juliette Klinke

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Filmographie Guy Bordin
LES MAISONS DU NORD (CM – documentaire – 2015)
LA CAVALE BLANCHE (LM – documentaire – 2013)
L’ETRE VENU D’AILLEURS (CM – documentaire – 2013)
CIRCE’S PALACE (LM – documentaire – 2011)
DAPHNE (CM – documentaire – 2009)
J’AI REVE (CM – documentaire – 2006)

Filmographie Renaud De Putter
LES MAISONS DU NORD (CM – documentaire – 2015)
LA CAVALE BLANCHE (LM – documentaire – 2013)
L’ETRE VENU D’AILLEURS (CM – documentaire – 2013)
CIRCE’S PALACE (LM – documentaire – 2011)
TIMU (CM – documentaire – 2009)
DAPHNE (CM – documentaire – 2009)
J’AI REVE (CM – documentaire – 2006)
CHANT DE SIMPLIFICATION (MM – expérimental – 2002)

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