L’écume des jours

On 22/04/2013 by Nicolas Gilson

En signant une remarquable adaptation du roman de Boris Vian, Michel Gondry compose, grâce à son vivifiant imaginaire, un film mirifique et « hors du temps » empli de poésie à la fois tendre et farfelu, grave et léger. Une réussite portée par un superbe casting.

L'écume des jours

« – Mais enfin c’est quand même dégueulasse ce sentiment de solitude.
Moi aussi j’exige de tomber amoureux ! »

Lorsque son meilleur ami Chick (Gad Elmaleh) lui parle de sa rencontre avec Alise (Aïssa Maïga), Colin (Romain Duris) veut lui aussi être amoureux. Les choses et agendas se goupillent : Nicolas (Omar Sy), son avocat et maître à penser, l’invite à l’anniversaire du chien d’Isis (Charlotte Le Bon) où Colin rencontre Chloé (Audrey Tautou), une chanson de Duke Elligton personnifiée. Très vite ils s’aiment. Trop vite leur amour fleurissant les consument : Chloé est atteinte d’un nénuphar qui peu à peu lui ôte la vie. Michel Gondry et Luc Bossi (par ailleurs producteur du film) s’approprient habilement le roman de Boris Vian. Ils en gardent l’axe narratif et le surréalisme, l’absurde et l’émotion. Et au-delà du désespoir et de l’absolu amoureux, ils questionnent les addictions et les croyances, la société et ses mécaniques.

« Collin terminait sa toilette »

D’entrée de jeu, le film renvoie au roman de Boris Vian à travers une citation directe qui tient de la mise en abyme. Dans une curieuse salle des machines à écrire, travaille à la chaine une ribambelle d’hommes et de femmes de tous les âges qui tape et complète un texte dont les feuilles, une fois rassemblées, sont cousues en un volume de « L’écume des jours ». Plus qu’une référence au texte originel, cela permet au réalisateur d’introduire le récit et de le ponctuer par le biais de brèves phrases citationnelles tout en esquissant la dynamique singulière du mouvement sociétal qui régit la logique de l’univers (coloré et mécanique) qui peu à peu prend place – Colin ne se retrouve-t-il d’ailleurs pas pris au piège de sa propre matrice lorsqu’il est contraint à travailler.

L'écume des jours - Aïssa Maïga, Gad Elmaleh et Charlotte Le Bon

Déjà, avant l’esquisse de la moindre narration, le petit monde farfelu de Michel Gondry, bricolé et magique, enchante. Au fur et à mesure que le récit s’inscrit, la créativité du réalisateur permet de donner vie à l’imaginaire de Vian et au surréalisme de son écriture tout en donnant un admirable écho à sa passion pour le jazz… La singularité de l’approche séduit tant sa logique, sans cesse évolutive, trouve sa cohérence dans la rencontre entre une extraordinaire bizarrerie et la mise en scène d’un enchainement de basculements narratifs. La fluidité du scénario s’impose malgré un sens qui quelques fois fait défaut – mais n’est-il pas question du surréalisme d’une petite musique mécanique… Il y a donc un axe principal mettant en scène une romance qui vire à la tragédie en parallèle de laquelle les amitiés s’avèrent troublantes et de nombreuses thématiques sont abordées ou simplement esquissées – à l’instar d’une critique abrupte et délicieuse de l’Eglise ou de la (re)découverte de Jean-Sol Partre et de l’addiction de Chick.

« – Ce sont les choses qui changent, pas les gens. »

En composant avec de nombreux effets et autant de techniques (souvent artisanales à l’instar de la step-motion), Gondry emporte le spectateur dans un univers qui ne cesse de définir sa propre dialectique. Le monde mis en scène correspond à l’état d’esprit et fait écho à la vie – au niveau de vie – de Colin. Est-il inventif et oisif que celui-ci apparaît merveilleux ; est-il amoureux qu’il devient féérique ; souffre-t-il qu’il s’avère étouffant,… Les nombreuses modulations esthétiques répondent à l’évolution du récit et au bouleversements vécus par Colin et son entourage – une partie de lui-même.

L'écume des jours - Audrey Tautou et Romain Duris

Ainsi le décor ne cesse d’évoluer et devient proprement acteur de l’histoire : l’espace se module, l’appartement de Colin s’obstruant lorsque Chloé tombe malade, rétrécissant ensuite, s’assombrissant encore pour finalement se pétrifier et disparaître. A ces changements spatiaux correspond une évolution de la photographie qui devient le reflet psychologique du mouvement narratif. De la couleur au noir et blanc, la palette des possibles à laquelle Gondry recourt semble alors faire écho à la pluralité du médium cinématographique. Le réalisateur apparaît alors voyager dans le temps jusqu’à faire un clin d’oeil au cinéma muet et à l’animation dont la simplicité se révèle magique.

La musique participe également à ce mouvement général. Elle exprime le ressenti des protagonistes ou donne le ton d’une séquence et dessine des leitmotivs qui deviennent quelques fois de cruels contrepoints.

Mais une des forces de Gondry tient à la minutie du détails, à la richesse du moindre accessoire (malgré des soucis de faux-raccords). Il crée avec acuité un univers surréaliste proprement poétique et teinté d’humour. Aucun élément n’est laissé au hasard sans que pour autant – comme dans un morceau de jazz – la moindre logique ne se dessine engendrant ainsi la force de la ligne générale. En donnant merveilleusement vie au pianocktail de Vian tout en imaginant une série d’objets improbables empli de nostalgie Gondry s’approprie avec panache le roman qu’il offre à redécouvrir.

« – Vous avez un oncle bien incarné »

Qu’importe de savoir de qui sont les mots qui se révèlent être autant de répliques savoureuses tant la magie tient des sentiments que le réalisateur parvient à sublimer. S’il fond le spectateur au ressenti de Colin en guidant son regard à travers les modulations qu’il compose, Gondry parvient également à transcender la passion qui anime Chick pour Sartre, l’amour et la douceur d’Alise ou la bienveillance de Nicolas. Enfin, donnant un volume supplémentaire à l’ensemble, le casting non seulement séduit mais plus encore impressionne.

L'écume des jours - Jean-Sol Partre

L’ECUME DES JOURS
♥♥♥
Réalisation : Michel Gondry
France / Belgique – 2013 – 125 min
Distribution : Cinéart
Drame / Fantstique

L'écume des jours - Michel Gondry

L'écume des jours - au mariage de Colin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>