Sur le tournage de… Le Plombier

On 14/01/2016 by Nicolas Gilson

LE PLOMBIER

Une fantaisie érotico-acoustique de Méryl Fortunat-Rossi et Xavier Seron

UGM_Le_Plombier_01_Alice_Khol

Tom, un comédien flamand, remplace au pied levé un ami doubleur.

En général, Tom fait des voix de personnages de dessins animés mais aujourd’hui il se retrouve en studio pour un film pornographique en français.

Catherine, une comédienne expérimentée, sera sa partenaire.

Tom jouera le plombier.

UGM_Le_Plombier_02_Alice_Khol

S’ils ont tous deux fréquenté les bancs de l’Institut des Arts de Diffusion (IAD) de Louvain-la-Neuve, Méryl Fortunat-Rossi et Xavier Seron y ont d’abord été en concurrence – il n’y avait qu’une place à prendre pour basculer de la section télévision à celle du cinéma – sans jamais ensuite être vraiment amené à travailler ensemble. Chemins faisant, ils se croisent, discutent (notamment de ESPERANDO, le documentaire réalisé par Méryl) et, d’abord sur le ton de la blague, envisagent de faire un film ensemble. Ils évoquent une comédie musicale, un truc un peu gore avec un côté auteuriste, et se mettent à écrire un long-métrage qu’ils n’ont toujours pas tourné.

De cette connivence naîtra en 2011 MAUVAISE LUNE, un film fauché qui, par nécessité, prend la forme d’un faux documentaire. Il sera primé tant en Belgique qu’à l’étranger. S’ils voguent l’un et l’autre vers des projets personnels, les deux réalisateurs donneront bientôt naissance à un second enfant : L’OURS NOIR. Avant que celui-ci ne devienne un véritable succès en festivals, ils couchent rapidement sur le papier une nouvelle idée : LE PLOMBIER. Leur producteur les suit, ils obtiennent un financement et, alors que L’OURS NOIR n’a pas encore soufflé sa première bougie, ils enchainent sur le tournage.

Après avoir revisité des genres sous un traitement singulier – faisant se rencontrer le documentaire et le film de loup-garou, le film d’aventure, Bollywood et la vidéo tutorielle – les deux comparses s’attaquent, sous l’angle de la comédie, à l’industrie de la production porno. Une manière d’évoquer le statut précaire des artistes. Dans le rôle titre, ils dirigent Tom Audenaert entouré de Catherine Salée, Jean-Benoît Ugeux et Philippe Grand’Henry. Retournant aux contrastes du noir et blanc, ils retrouvent Mathieu Cauville à la photographie.

UGM_Le_Plombier_03_Alice_Khol

Rencontre avec les réalisateurs

Travailler ensemble, sur des projets communs, est-ce une respiration ?

Méryl Fortunat-Rossi : On partage avec Xavier une idée de projets collaboratifs et multiples comme en Jazz. J’ai envie de retrouver ça en cinéma : des mélanges d’influences. J’adorerais voir Tarantino réaliser un scénario de Woody Allen. On a envie de se nourrir comme le font les musiciens avec qui j’étais au Lycée. Je suis très jaloux du spectacle vivant ; de ce brassage permanent que l’on a pas au cinéma.

Xavier Seron : C’est assez fréquent en musique et ça se fait moins en cinéma. Au final, ça se rapproche plus de ce que je fais : des projets avec Méryl, des projets solo ou encore le documentaire que j’avais fait avec Cédric (Bourgeois).

Cette idée d’échange et de collaboration se retrouve avec d’autres acteurs du cinéma comme les comédiens ou encore les techniciens, notamment les directeurs photo, qui apportent leur univers.

M.F.R. : On essaye toujours d’apporter un peu de fraicheur, de se mettre un peu en danger sur les acquis. Mais ça reste discret, il y en a qui nous reprochent de toujours garder les mêmes comédiens. On essaye aussi de sortir du microcosme du chapiteau du Festival du Court-Métrage de Bruxelles mais, en même temps, on a des gens tellement talentueux dont on ne peut pas se priver. À chaque fois on essaye d’en sortir un ou deux qu’on a pas trop vu et de l’intégrer au groupe déjà existant. Ici, sur LE PLOMBIER, on a contacté Tom Audenaert, qui a déjà une très grande carrière mais qu’on ne connaissait pas. Les filles qui sont venues jouer, on les connaissait peu, on les avait vues au théâtre.

X.S. : Je crois que c’est super perméable, il y a des vases communicants, on s’enrichit de tout ça.

M.F.R. : Ce brassage est en train de mûrir. La progression technique te permet de travailler plus léger et de laisser plus de place à la créativité. Ça marche pour les courts-métrages et ça rejaillit de plus en plus sur le long-métrage. Du coup, on a un cinéma de plus en plus aguerri, intéressant. En ce moment, grâce à tout ça, le cinéma belge devient de plus en plus intéressant.

X.S. : Il y a des petites familles de chefs de poste et c’est très chouette : ils ont leur pattes tout en se mettant au service de différents univers. Par exemple, en évoquant le « chef op », Olivier Boonjing fait des trucs sublimes chez Val (Valéry Rosier), passe chez moi et puis chez Mathieu Donck, Ben d’Aoust et Stephan Bergmans pour LA TREVE.

M.F.R. : Quand tu vois Nicolas Rumpl qui fait tous les montages d’Anne Sirot et Raphaël Balboni, et ceux de Valéry Rosier, il fait des choses complètement différentes. C’est une toute autre manière de travailler et ça reste à chaque fois des films super beaux. D’un côté, il va travailler à la virgule près tant c’est pré-monté sur papier et, de l’autre, il va travailler à recréer un scénario sur banc de montage.

C’est peut-être la position « sacralisée » du réalisateur qui l’empêche de voyager d’un univers à l’autre.

X.S. : Quand j’avais fait LE CRABE avec Christophe Hermans, mon producteur m’avait dit que c’était n’importe quoi. Qu’après, il fallait rester en solo, qu’il ne fallait pas se disperser sur une co-réalisation. Il y a en effet quelque chose de sacralisé mais ça ne vient pas seulement des réalisateurs mais aussi des attentes que les gens ont.

Comment trouvez-vous votre équilibre en co-réalisation ?

M.F.R. : En fait ça s’est fait un peu naturellement, on a commencé à écrire ensemble, on se marrait bien à l’écriture et puis on a réalisé le truc. Pour moi chaque projet est différent. LE PLOMBIER, c’est Xavier qui, à un moment donné, a pris l’écriture en main. Il s’est assis à côté de moi et il a presque écrit le truc en une fois, presque tout seul, en deux heures. Même si ça été murit ensemble. Donc je me suis un peu demandé comment j’allais me réapproprier le projet. Puis il a fallu le retravailler pour le découpage et la direction d’acteur : à chaque fois il faut se ré-apprivoiser.

X.S. : À chaque projet, c’est effectivement une manière différente de travailler mais ça se fait vraiment d’une manière instinctive. Je crois aussi que ça fonctionne parce qu’on garde à chaque fois un équilibre : il n’y en a jamais un qui bouffe l’autre ou qui prend le pouvoir. Parfois on a, l’un ou l’autre, des coups de mous qui font qu’on va pencher d’un côté ou d’un autre. On trouve notre équilibre parce que ça se fait toujours dans un certain respect. C’est pour ça que ça tient.

M.F.R. : Ce n’est jamais simple mais quand on trouve le truc qui nous fait marrer tous les deux, on est satisfait tous les deux car ça va être bon. Si un de nous n’est pas d’accord, c’est qu’il faut encore chercher. Sur ce tournage-ci je regarde de moins en moins Xavier. Et là je sens que j’en ai de moins en moins besoin parce qu’on est de plus en plus connectés. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas des ratés.

X.S. : On essaye un maximum de rester ensemble pour avoir les informations au même moment et d’avoir le ressenti de l’autre parce qu’on n’est pas forcement sensible aux mêmes détails. Ça reste donc important de communiquer.

M.F.R. : Oui on débriefe toujours. On a trouvé ça sur L’OURS NOIR. Mais c’est vrai que ça coule de plus en plus de source.

Vos courts-métrages fonctionnent sur une idée de détournement des genres.

M.F.R. : Ce n’est pas vraiment conscient en fait. Je n’ai pas l’impression de faire du détournement, mais, par contre, on est tous les deux amoureux du bricolage. On n’a jamais pensé qu’on faisait du détournement de genre et pourtant, là, je me rends compte que oui : le faux documentaire, le faux film gore, le faux film porno…

X.S. : Mais pour la question du plaisir, on y fait vraiment attention. Au départ il n’y a pas, dans ce que l’on fait, des enjeux majeurs. Je crois que c’est pour ça qu’on le fait – en tout cas, ce n’est évidemment pas pour le pognon. On n’est certainement pas en train de faire un plan de carrière parce que sinon on ne ferait pas des courts-métrages. C’est vraiment parce que ça nous amuse.

M.F.R. : Je ne me sens pas les frères Dardenne du détournement mais si on n’était pas deux à rire de nos blagues, on ne le ferait pas. En tout cas, on ne le ferait surement pas seul parce qu’après il faut le porter. Surtout avec l’humour, je pense que c’est super compliqué de le tenir tout seul. Pour L’OURS NOIR, on a eu une longue phase de préparation à attendre des financements durant laquelle on a eu le temps de douter.

X.S. : C’est bien aussi, de temps en temps, d’avoir quelqu’un avec qui fabriquer un film. Ça te permet de rebondir.

M.F.R. : Quand on a fait MAUVAISE LUNE, on ne pensait pas que ça serait un film drôle. On s’est juste dit que ce serait une comédie acide. On ne pensait pas que les gens éclateraient de rire. Mais sur un projet comme L’OURS NOIR, dans lequel tu fais des blagues pour que les gens rient, tu dois respecter une certaine rythmique. Et c’est dur quand les gens ne rient pas.

X.S. : Mais ça, c’est variable en fonction des publics. On n’a pas de prise là-dessus, le film est là.

LE PLOMBIER jouera la carte de la mise en abyme avec un faux-vrai-film porno. L’idée de détournement semble d’autant plus évidente.

M.F.R. : On est parti sur la base d’un doublage de porno et, en écrivant, on s’est dit qu’on allait le tourner et le mettre dans le film. Mais le détournement est venu après. On ne réfléchit pas consciemment à attaquer un genre.

X.S. : Il y avait quand même une petite envie. Sur MAUVAISE LUNE, par exemple, on était obligés de jouer « faux documentaire » parce que du fait du happening, les gens qu’on embarquait avec nous allaient forcément jouer vers la caméra. Les gens ne peuvent pas ne pas regarder et donc elle existe dans le film. Après c’était le parti pris de faire une histoire sur un loup garou et qui n’en soit absolument pas une : que ce soit un loup garou sauce Beckett ou Ionesco. Un truc un peu absurde. C’était, en effet, une manière de détourner le genre.

M.F.R. : Avec LE PLOMBIER, on a aussi l’envie de proposer plein de choses aux spectateurs afin qu’ils ne s’installent pas dans un rythme complètement neutre.

Justement quelle est la place du spectateur ? Est-ce que vous y pensez dès l’écriture ?

M.F.R. : Pour MAUVAISE LUNE, on n’y a jamais pensé, mais pour L’OURS NOIR, on a eu de l’argent et des (achats de) télévisions – et on a les mêmes télévisions pour LE PLOMBIER. Donc, que ce soit bon ou mauvais, le film passera de toute manière sur antenne. Tu penses évidemment à la manière dont il va être reçu. Il faut dès lors qu’on soit avec les spectateurs, dans leurs yeux, avec eux. Il faut savoir transmettre une énergie pour que le public nous suive. On y pense au tournage, plus que pendant l’écriture.

X.S. : Je suis assez d’accord avec Méryl, le seul où l’on n’a jamais calculé quoi que ce soit c’était MAUVAISE LUNE.

M.F.R. : Il y aussi un truc qui est en lien avec le détournement. On a vachement flippé avec L’OURS NOIR, parce qu’on s’est attaqué au sujet du « mariage pour tous ». On essaye en général d’aborder des sujets qui sont un peu compliqués. LE PLOMBIER est plus soft mais on essaie de faire rire sur des trucs impossibles, de transgresser.

Au niveau de la production, une co-réalisation, c’est évident pour les dossiers et les demandes de financements ?

M.F.R. : MAUVAISE LUNE, comme c’était un projet qui se faisait quasiment sans écriture, on n’a pas demandé d’aide. Pour L’OURS NOIR, on n’aurait jamais pu avoir l’aide de la Commission (ndlr : Commission de Sélection des Films de la Fédération Wallonie-Bruxelles) sans le César de Hélicotronc (ndlr : César du Meilleur Court-métrage attribué au film de Nicolas Guiot, LE CRI DU HOMARD) et le Magritte de Catherine Salée. Là, clairement, on a le vent en poupe car L’OURS NOIR cartonne. On écrit pour les comédiens, ils viennent avec nous sans presque lire le scénario parce qu’ils ont confiance. C’est 50 % de gagné pour la Commission.

X.S. : Moi, je serais beaucoup plus nuancé. C’est sûr que ce sont des points positifs mais ce n’est jamais gagné. Les gens commencent à avoir confiance. On ne peut jamais être sûrs, mais évidemment ce que tu as fait avant aide. Tu ne sais jamais de qui est composée la Commission, il faut que ça leur parle et que ça leur plaise. Il faut une rencontre avec ce que tu fais et que le résultat, en plus, soit réussi. Mais c’est sûr que sur ce projet en a eu de la chance, il s’est monté super vite.

Concrètement, monter le projet a pris combien de temps ?

M.F.R. : On a commencé à l’écrire entre les séances du Festival du Court (en avril) et fin août, on a finalisé le dossier pour l’envoyer à la Commission.

X.S. : On l’a fait lire à Anthony (ndlr : Anthony Rey, producteur à la tête de Hélicotronc) qui, au départ, n’avait pas l’air très chaud. Il était assez peu loquace et on a commencé à flipper. On s’est dit qu’on avait écrit un truc qui était vraiment nul nul nul.

M.F.R. : On lui a envoyé le scénario, puis on lui a demandé s’il l’avait lu. Il a dit : « ouais »…

X.S. : Ça n’avait pas l’air de le convaincre complètement.

M.F.R. : Par contre le producteur français était très intervenant – tant sur la durée du film que sur les personnages – et on n’a pas forcement l’habitude de ça.

X.S. : Notre producteur en France est aussi distributeur du coup il voit aussi tout suite le film comme un produit qu’il va falloir vendre et il se demande à qui. Mais en l’occurrence c’est quand même Anthony le premier intervenant.

UGM_Le_Plombier_04_Alice_Khol

LE PLOMBIER
Réalisation et Scénario : Méryl Fortunat-Rossi & Xavier Serron
Avec : Catherine Salée, Tom Audenaert, Philippe Grand’Henry, Jean-Benoît Ugeux

Image : Mathieu Cauville
Son : Marie Paulus
Décors : Caocao.be
Costumes : Charlotte De Gottal
Maquillage : Florence Jasselette
Montage : Julie Naas
Mixage : Julien Mizac
Assistante Réalisation : Laura Petitjean
Production : Anthony Rey (Hélicotronc)

UGM_Le_Plombier_05_Alice_Khol

Filmographie Méryl Fortunat-Rossi
LE PLOMBIER (CM – fiction – 2016)
L’OURS NOIR (CM – fiction – 2015)
3 VUELTAS (CM – documentaire – 2013)
APARICION (CM – documentaire – 2012)
MAUVAISE LUNE (CM – fiction – 2011)
ESPERANDO (CM – documentaire – 2009)
E411 (CM – fiction – 2007)

Filmographie Xavier Seron
LE PLOMBIER (CM – fiction – 2016)
AVANT-TERME (LM – fiction – 2015)
JE ME TUE A LE DIRE (LM – fiction – 2015)
L’OURS NOIR (CM – fiction – 2015)
DREAMCATCHERS (documentaire – 2014)
MAUVAISE LUNE (CM – fiction – 2011)
LE CRABE (CM – fiction – 2007)
RIEN D’INSOLUBLE (CM – fiction – 2005)

UGM_Le_Plombier_06_Alice_Khol

UGM_Le_Plombier_07_Alice_Khol

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>