Critique : Le passé

On 28/05/2013 by Nicolas Gilson

Après UNE SEPARATION, le réalisateur iranien Asghar Farhadi s’intéresse aux regrets et aux remords, et à l’étouffement qui en découle. Il semble se poser la question de comment avancer si l’on emporte avec soi un passé dont on ne peut ou dont on ne veut pas faire le deuil. Tourné en langue française, LE PASSE, a pour cadre la banlieue parisienne et met en scène une famille recomposée à la fois ordinaire et peu banale. Déchiré entre réalisme et artificialité, selon qu’il adhère ou non à l’approche, le spectateur a la possibilité d’être emporté ou de s’ennuyer radicalement.

Bérénice Bejo - Le passé

Dans un aéroport, un homme guète l’arrivée de sa valise tandis qu’une femme l’attend. Elle lui fait un signe timide d’une main dont elle hôte – par coquetterie ? – le bandage. Séparés par une vitre, les mots qu’ils échangent sont sourds mais néanmoins, pour eux, intelligibles. D’emblée l’intimité et la complicité réunissent les deux protagonistes.

La distance première, marquée physiquement par la vitre, se déploie ensuite. Marie (Bérénice Bejo) et Ahmad (Ali Mosaffa) se sont quittés quatre ans auparavant. L’homme revient à Paris pour la première fois à la demande de la femme. Du dialogue transparaissent des tensions mais aussi une connivence pour le moins artificielle. S’il est indéniable qu’ils se sont connus, ne sont-ils pas devenus, au fil des ans, des étrangers. Est-ce à dessein que Marie installe Ahmad chez elle, là où il a vécu et élevé ses filles ou, comme elle l’évoque, par manque de confiance quant à sa venue ? D’emblée les enjeux relationnels sont troubles. Du regard surpris d’Ahmad par les changements apportés à la maison qu’il a quitté à l’état de crise de Lucie, la fille ainée de Marie, peu à peu la confusion de l’ensemble des protagonistes s’impose. Derrière l’apparente banalité d’une situation se tissent bien des complexifications.

Rien d’étonnant à ce que celles-ci proviennent d’une absence de dialogue et d’un aveuglement presque conscient de la part des protagonistes. Pourtant de dialogue, il en est question d’un bout à l’autre du film (qui se veut résolument bavard) au point de paraître récité ou chanté. Mais les mots n’en cachent-ils pas d’autres indicibles ? Le personnage de Lucie, bien que secondaire, apparaît rapidement être le moteur du PASSE, à la fois révélateur et fil conducteur de la narration. Pourquoi Lucie est-elle en crise ? Pourtant juge-t-elle sa mère et refuse-t-elle la relation qu’elle entretien avec Samir qui déjà vit chez eux ?

Pauline Burlet - Le passé

Asghar Farhadi compose des personnages en plein tiraillement. Il les observe dans la mise en scène d’un ballet pour le moins chorégraphié tant son approche semble consacrer la monstration de leurs états psychologiques. Plus que de transcender l’émoi des protagonistes, le réalisateur assoit une paradoxale artificialité. Dès lors l’écriture, pourtant habile, devient palpable – tout comme la volonté de maîtriser le moindre élément de décor tantôt vecteur de sens (comme la peinture fraîchement posée sur les murs) ou permettant, à l’instar des cristaux des lustres, de dessiner un renfort musical.

Le passé – dont on ne parle pas ou à demi-mots, que l’on ne voit pas ou auquel on refuse de faire face –, est proprement remisé (à l’instar des affaires d’Ahmad rangées dans la remise de la maison de Marie) comme si les protagonistes, plein de regrets, n’étaient pas aptes à jouir du présent. Le réalisateur pose-t-il une série de questions qu’il apparaît être dans le jugement de ses personnages – qui eux-même semblent se juger sans cesse (mais n’est-ce pas là un comportement humain auquel adhère le spectateur du film?).

Cette impression est assise par l’approche esthétique résolument distanciée. Asghar Farhadi quitte en effet la caméra-épaule d’UNE SEPARATION pour une certaine fixité ou une fluidité des mouvements à la fois rhétorique et académique. Et s’il porte le choix de confronter une mise en scène privilégiant une plate composition en effets de champs/contre-champs à une série de scènes en plans séquences, la présence de sa caméra se ressent paradoxalement fortement et impose in fine son regard – sur les personnages et les situations – comme dictatorial.

Autre paradoxe : la direction d’acteurs qui se veut duale. En effet, alors que le dialogue sonne faux tant il esquisse une musicalité et que les comédiens semblent empester le pathos et porter physiquement leur ressenti psychologique, certains gestes dérangent, secouent et perturbent à l’instar de la violence exprimée physiquement par Berénice Bejo ou Tahar Rahim alors proches de la performance. Elyes Aguis (Fouad) et Jeanne Jestin (Léa) sont troublants tant à aucun moment ils n’apparaissent, eux, jouer la moindre situation.

LE PASSE - Asghar Farhadi

LE PASSE

Réalisation : Asghar Farhadi
France / Italie – 2013 – 130 min
Distribution : Cinéart
Drame

Cannes 2013 – Sélection Officielle – Compétition

Interview Pauline Burlet : Cliquez ICI

Le passé - affiche

Bérénice Bejo - Tahar Rahim - Le passé - Asghar Farhadi

Mise en ligne initiale le 17/05/2013

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