Critique : Le Challat de Tunis

On 23/09/2015 by Nicolas Gilson

Sidérant et pourtant réel, LE CHALLAT DE TUNIS est une plongée hallucinante dans la réalité des rues tunisiennes qui nous confronte, au fil de l’enquête de la réalisatrice Kaouther Ben Hania, aux stigmates d’une société machiste, masculiniste, où la liberté est loin d’être un acquis. Entre rumeur et réalité, une question s’inscrit : dans quel monde vivons-nous ?

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Il y a une dizaine d’années, dans les rues de Tunis un challat balafrait les fesses des femmes. L’homme sévissait à moto, tranchant la peau de ses victimes tout en prenant la fuite. Les médias tunisien en parlaient, c’était donc vrai. « Grâce à l’intervention du Président Ben Ali », les forces de l’ordre ont pu l’arrêter. Mais est-ce seulement vrai ? Et dans ce cas, qui est-il ? Quelles sont ses motivations ?

En guise de prémisse, Kaouther Ben Hania évoque l’objet de son enquête à travers une double évocation, celle « réelle » du commentaire médiatique à celle fictive de la reconstitution. Et l’ironie est d’emblée présente. L’enquête s’ouvre devant la prison présumée où se trouverait le challat. Mais déjà nous comprenons bien que la réalisatrice dénonce avant toute chose l’oppression subie par les figures d’autorité en Tunisie. Est-elle pourvue d’une autorisation que le vigile, à l’extérieur du bâtiment, en vient aux mains pour l’empêcher filmer. De la rencontre de victimes à celles d’hommes pour qui « le challat est le produit de notre culture musulmane » ou « comme le dit un prédicateur saoudien, la rue tunisienne est une piège à péchés », c’est une photographie de société, vive et complexe, qui nous est livrée.

virginometre

Après tout, la première victime rencontrée n’avoue-t-elle pas s’être balafrée elle-même pour que son mari l’autorise à se faire tatouer ? Tandis que nombre d’individus (mais heureusement pas tous) considèrent que « pour le diable, le chemin le plus facile, c’est les femmes » et que leurs « vêtements doivent être conformes au Coran »… Sous prétexte d’un casting pour trouver celui qui jouerait le rôle du challat, Kaouther Ben Hania croit mettre la main dessus. En parallèle à l’investigation, cette rencontre provoque un premier basculement permettant à la réalisatrice de s’intéresser à l’univers de cet homme. Elle tend peu à peu à la pleine monstration d’un délire d’abord machiste (en témoigne la manière dont les hommes regardent les femmes qui se risquent à avoir quelque personnalité dans la rue) qui vire au masculinisme.

Si nous ne pouvons qu’être interdit face à la bêtise de celui qui devient son protagoniste (avec comme point d’orgue sa découverte d’un « virginomètre » lui permettant de vérifier le degré de virginité des femmes), l’objet-même du film n’est plus tant le challat mais les réactions auxquelles est confrontée la réalisatrice, entre les regards assassins et des mots extrêmement violents, parce qu’elle est une femme et qu’en plus, irrespectueuse de ne pas avoir la conscience de cette gageure, elle ose poser des questions. Aussi forte soit-elle, l’envie d’applaudir sa bravoure se mêle à un sentiment terrible, horrible, de ne pas vouloir faire partie d’un monde qui est le nôtre. Une claque.

LE CHALLAT DE TUNIS
♥♥(♥)
Réalisation : Kaouther Ben Hania
Tunisie – 2014 – 90 min
Distribution : Le Parc Distribution

Cannes 2014 – L’aCid
FIFF 2014 – Compétition Première Oeuvre
Festival du Film Méditerranéen de Bruxelles – Compétition

Le challat de tunis

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