Interview : Laura Bispuri

On 28/09/2015 by Nicolas Gilson

Lauréate du Prix David di Donatello du meilleur court-métrage à Venise en 2010 pour PASSING TIME, Laura Bispuri a depuis travaillé à l’écriture de son premier long-métrage. A cette fin elle est notamment passée par l’atelier du Festival de Cannes en 2013 afin de défendre son scénario devant des producteurs en vue de finaliser la production du film. Après un tournage en 2014, VERGINE GIURATA était présenté à la Berlinale en Compétition Officielle en février 2015. Un film sensible avec lequel elle questionne l’identité féminine et son rapport au corps à travers la singularité d’une « verge jurée » originaire des montages albanaises. Rencontre.

Lors de l’écriture du film, vous avez rencontré plusieurs vierges jurées. Comment cela s’est-il passé ? Quelles ont été vos impressions ? - J’ai été très touchée. C’était la première fois que je me rendais dans ces montagnes et il n’a pas été facile de la rencontrer. On a finalement eu un rendez-vous chez elle. J’étais très excitée et émue, très impressionnée. La rencontre était intéressante parce qu’elle, parce qu’il, avait une attitude très dure. J’essayais de poser des questions sur le renoncement à l’amour, je tentais d’aborder ce thème. Et il continuait à me répondre avec cette phrase lapidaire : « Pour moi, l’amour c’est la mort ». C’était très dur. Elle était très jeune, elle n’avait que 35 ans.

Le dialogue a-t-il été facile à établir ? - De manière générale j’ai senti que toutes les vierges jurées que j’ai rencontrées tentaient de maintenir une distance surtout autour des thématiques du corps. Il n’était pas possible d’avoir une discussion réellement profonde avec elles (eux). Ce sont des êtres vraiment particuliers qui combinent les éléments masculins et féminins de manière complexe. Ils ont sur leur visage les signes d’une vie fatigante parce qu’ils finissent véritablement isolés. Ils n’ont pas de famille et vivent dans ces montagnes où il fait si froid : c’est une existence extrême en bien des points.

Tournage Vergine Giurata

Le film est une adaptation libre de l’ouvrage de Elvira Dones, Vergine Giurata. Est-elle intervenue dans l’écriture ? - (Avec Francesca Manieri) nous étions en contact étroit avec Elvira Dones qui ne travaillait pas à l’écriture. Nous discutions des changements et elle nous suggérait de choses. Elle a vu le film dont elle est très contente même s’il s’agit d’une adaptation libre inscrite dans le langage cinématographique – qui est différent. Je pense que c’est une bonne chose : quand un film est trop fidèle à un livre, le résultat ne peut pas être bon.

Qu’est-ce qui vous a plu dans son ouvrage ? Qu’est-ce qui a motivé votre envie de l’adapter ? - J’ai été très rapidement attachée au personnage. Il y a une réelle connexion entre cette histoire et les court-métrage que j’ai fait avant. Il y a une forme de thématique récurrente qui m’interpelle : les figures féminines autour des thèmes de la liberté et de l’identité. Avec le temps je me suis rendu compte que je m’intéresse particulièrement aux personnages enfermés dans un questionnement identitaires liés à leur corps et que j’ai envie de les libérer de leur enfermement. Je sentais que c’était une histoire forte dans laquelle je pouvais travailler tous ces thèmes.

Au fil des paysages que vous filmés en Albanie se dessinent les saisons. Le tournage y-t-il pris place à plusieurs reprises ? - Le tournage du film s’est fait en un temps très restreint à savoir 4 semaines et demi. Nous sommes resté deux semaines en Albanie. La première semaine, le climat était printanier tandis que la seconde semaine tout était couvert de neige. C’est un vrai cadeau qui m’a été fait par les montagnes. J’avais écrit le scénario en pensant à la neige mais la météo ne la prévoyait pas. Et elle est arrivée. C’était incroyable. Et ça a donné une valeur incroyable au film, à ses paysages. On dirait en effet qu’on a tourné sur plusieurs saisons.

Vergine giurata - Laura Bispuri © filmitalia.org

Comment vous est venue l’idée de la structure fragmentée ? - Les recherches ont duré deux années avant lesquelles il y avait déjà eu un an d’écriture. La structure fragmentée est apparue à l’écriture. Ils nous semblait, avec la co-scénariste, que cette structure correspondait au personnage. Cela permettait de mieux transmettre sa complexité. Ces stratifications assuraient un voyage à l’intérieur de son esprit.

Comment s’est passé votre rencontre avec Alba Rohrwacher ? - Je la connaissais comme actrice et nous avions eu l’occasion de nous rencontrer. J’avais à peine entamé l’écriture que je l’ai appelée et que nous avons pris rendez-vous pour que je lui présente le projet. Pour moi, c’était elle. Au fur et à mesure de l’écriture, nous nous sommes revues et nous avons discuté. Nous avons pu construire une vraie relation. Quand le projet s’est concrétisé, Alba a eu peur de ne pas respecter la langue… C’était en effet une difficulté mais je lui ai dit que ma sécurité, ma force c’était elle. Pour une actrice je pense que c’est un rôle très fort.

Est-il facile de faire sa place en tant que jeune réalisatrice en Italie ? - C’est très difficile. Comme les chiffres en témoignent il y a en Italie un grand écart entre le nombre de réalisatrices et de réalisateurs. Mais le débat est beaucoup plus large et dépasse le monde du cinéma. Les difficultés peuvent aussi venir des sujets. Dans mon cas, ce n’est pas tant le fait que je sois une réalisatrice mais c’est vraiment le sujet – en Italie on préfère les comédies. C’est la rencontre avec des producteurs à l’international qui nous a permis de conduire à bien le projet. La coproduction a clairement facilité les choses.

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